30 mai 2007

Medicine : Her Highness


Her Highness de Medicine

Coup de coeur !
Sortie : 1995Produit par Brad Liner
Label : American Records

De la plus profonde mélancolie peut jaillir une incroyable beauté. Cet album, atteint par le spleen et l’auto-apitoiement, dégage pourtant une sorte de chaleur flegmatique, qui touche et émeut toute personne un tant soit peu sensible. 
Dès « All Good Thing », on perçoit que le climat se fait grave, un peu désabusé et contemplatif. Après un bouillonnement robotisé et des distorsions sous une basse profonde, découle le chant altier de Beth Thompson, passionnée et apprêtée comme jamais, déversant une langueur de la plus grande majesté, sublimé par ces distorsions en arrière. Rarement on aura réussi à marier une telle rigueur dans le son, écrabouillé, mixé, tordu jusqu’à être biscornu, et une telle pudeur dans les émotions. Comme une éponge du mal être de ces auteurs, ce dernier album avant la séparation du groupe ralenti clairement le tempo et se fait plus langoureux. Les faiblesses se font jour derrière cette surcharge sonore, au travers des textes encore plus désabusés, voire défaitistes, d’une grande finesse, et au travers des chants soufflés n’hésitant pas à jouer de la langueur. Bien que marqué par ces interruptions sauvages qui concassent tout, « I feel nothing at all », sa rythmique de caisses lourdes et ses échos répétées à tendance arabisantes, fait état d’un détachement splendide, les deux voix, de Beth Thompson et de Brad Laner se complètent harmoniquement, dans la douceur et la légèreté, s’élevant dans le sublime à coup d’incantations.    
Avec une tonalité plus lisse et un rendu soigné, la formation californienne se fait davantage entendre et rend accessible toute sa sensibilité, marquée, névrosée et rêveuse. « Father Down » semble faire état d’un apaisement détaché, gorgé d’un chant caressant, auquel on s’identifie immédiatement, tandis que les guitares tissent des riffs indépendamment, avant que le ton ne se crispe, que l’angoisse sourde repointe le bout de son nez et que la chanson ne se termine dans un maelstrom tendu. Ces rythmiques étranges et ces saturations apparaissent pourtant comme des évidences. On est envouté par ces mélodies douces-amères, véritables délices. Le son de Medicine est maîtrisé à la perfection, contenu, dompté, ce qui aboutit à une grande lisibilité. Une fois les guitares abaissées d’un ton, c’est une mirifique beauté triste qui se met à nu, parfois dans la plus grande pudeur, comme en témoigne « Seen the light alone », poignant de tristesse, où Brad Laner livre une complainte déchirante, accompagné d’une seule guitare sèche, de sa voix légère tremblotante et de violons. 
Il a fallu attendre que le shoegaze soit passé de mode pour que Medicine se livre véritablement. Sur l’étonnant et adorable « Candy Candy », l'atmosphère prend même l'apparence d'une petite chanson pop gentillette, mais au tempo laconique et dont les guitares se déchirent dans le lointain comme si elles gémissaient, entre séduction onirique et comptine planante, au cours de laquelle le chant angélique de Beth Thompson paraît sans cesse être sur le fil. Le groupe dévoile qu’il est en proie au doute, d’une grande fragilité mais aussi d’un sens de la poésie unique et sincère. Cette gravitée solennelle mélangée à ce vent de fraîcheur au niveau des guitares et de leur traitement est un ravissement esthétique (le sublime « Wash me out »). Les sensations seront symptomatiques : cœur qui s’étreint, tête qui tourne devant l’émerveillement, chair de poule. Medicine est au sommet, au même moment qu’il est prêt à décliner. Malgré la lourdeur oppressante, le festival martial de saturations, rythmiques maintenues avec aplomb, distorsions et violons, on perçoit dans « Aarhus » une prise de hauteur surprenante, sublimée par ce duo de voix féminine / masculine, ambigüe dans la féérie. Medicine, avec un calme admirable, dresse un état des lieux massacré mais d’un charme indéniable.
Avec le transcendantal « Heads », le groupe donne sa conclusion : synthétique, tribal, méditatif, très long, invariable, dont on entend à peine les chants sans paroles mais soufflée comme s’ils venaient d’un autre monde, achevé par une déferlante de saturations et l’irruption d’une distorsion enivrante reprise mille fois, on sent bien ici que les membres ne sont plus vraiment là. Reste à leur place le pouvoir suggestif de leurs guitares… 

Swervedriver : 99th dream


99th dream de SwervedriverSortie : 1997
Produit par Alan Moulder
Label : Zero Records


Sur ce dernier album se confirme la tendance pop du groupe, avec cette fois-ci plus de simplicité et de finesse. Un opus marqué par les déboires où scintillent pourtant dix chansons, pures et cristallines, dont certaines dépassent les six minutes dans un grand élan psychédélique et rêveur. Le bruit a cédé la place à la douceur et à la saturation contrôlée. Au gré de l'album, on est transporté d'ébahissement devant ces envolées majestueuses. Les mélodies sont tout bonnement incroyables, comme avec le psychédélique « 99th Dream », le jubilatoire et puissant « Wrong Treats », entrecoupé d’une délicate intervention à la guitare sèche, avant de se terminer tout en douceur, ou bien « She weaves a tender trap » et son intro annonçant un thème enchanteur, qui prendra plus d’ampleur au cours du refrain, poignant. L’album entier est une ode à l’évasion, une évasion vers un univers plus lumineux.
Si les saturations et autres distorsions ne sont pas oubliés, c’est pour livrer des morceaux d’une grande splendeur, qui n’hésitent pas à s’offrir des respirations (« You’ve sealed my fate » ou « Expressway »).
Les guitares sont utilisées ici pour devenir le support à un trip tranquille, évanescent et presque féérique, ou alors en ayant le souvenir de contrées merveilleuses traversées les cheveux au vent et les yeux pleins de rêves. Les mélodies sont jubilatoires (« Up from the sea »), n’hésitent pas à faire appel aux instrumentaux de guitares, aux tambourins, s’étendent et se répètent (l’envoûtant « Electric 77 » ou « In my time ») en de longues plages qui finissent par ressembler à de véritables pistes de décollages. Difficile d’ailleurs de se remettre d’une pareille écoute, le réveil après le long « Behind the scenes of the sounds & the times » est dur : on a l’impression d’être allé si loin !
Pas la moindre trace de fléchissement sur cet album intense et trippant, juste de purs moments de bonheurs pop, le groupe laissant entrer plus de lumière dans leur mille-feuille de guitares.


26 mai 2007

Fiche artiste de The Belltower


The Belltower


Jodie Porter le sait depuis sa plus tendre enfance : il est né au mauvais endroit, au mauvais moment. Natif de la petite bourgade de Charleston au sud de l’Arizona, il fut pourtant très tôt attiré par l’Angleterre. Son père, fan des Pretty Things et des Yardbirds, lui achète à six ans, une Fender Mustang. Jodie n’a alors plus qu’une obsession : écrire des chansons comme seuls les anglais savent le faire, obsédé par des titres comme « Tomorrow nerver knows » des Beatles.
Alors qu’il vient s’installer à New-York, après deux ans à l’Université, il forme le groupe en compagnie de Nino Dmytryszyn à la batterie, Mark Browning à la basse, et surtout de Bretta Phillips, alors jeune chanteuse, qui avait auparavant joué dans un film et fait la doublure pour un dessin animé.
Mais son désir premier reprend le dessus, et il saisit l’opportunité pour partir découvrir l’Angleterre. La pari est osé : sans le sous, le groupe ne s’achètera qu’un billet aller !
Une fois sur place, le groupe s’installe à Londres, où le succès grandira pendant les trois années suivantes.
Deux premiers EP, marquant le style du groupe, très rêveur et lumineux, sortiront sur le label indépendant Ultimate, avant de signer avec Atlantic pour la parution de Popdropper, que Jodie aura quasiment écrit et produit seul. Acclamé par la critique, notamment le Melody Maker, qui n’hésitera pas à déclarer : « Si vous ne pouvez pas vous acheter le disque, trouvez un ami qui le peut et piquez-le lui. », l’album se fait remarquer, notamment grâce au single « Outshine the sun », qui se classe à la troisième position dans les charts indé. Cette notoriété leur ouvrira bien des portes : rencontrer John Entwistle ou bien faire des tournées qui les verra passer à Reading, à Paris ou Amsterdam.
Fort de ce succès, The Belltower décide de retourner aux Etats-Unis pour en recueillir les fruits. Mais l’Amérique, en plein boom grunge ne leur accorde aucun crédit. La désillusion est lourde et le groupe ne s’en remettra pas. Il se sépare en 1996.
Mais cela n’empêchera pas Jodie Porter de revenir sur le devant de la scène avec Astrojet, les merveilleux mais inconnus Ivy lors d’une modeste contribution et surtout les Fountains of Wayne, dont le succès ne sera finalement que la réparation d’une injustice.

The Belltower : Popdropper


Popdropper de The Belltower

Coup de coeur ! 

Sortie : 1992
Produit par Jodie Porter
Label : Eastwest Records (division of Atlantic)

Cet album très accessible est une excellente porte d'entrée pour qui voudrait s'initier au shoegaze.
Faussement langoureuses ("Grounded" et son ambiance étrangement transcendantale), voluptueusement sautillantes ("Soltice", qui rappelle presque l'époque flower-power), terriblement volatiles (le noir "Slipstream"), les chansons frolent la perfection en matière d'envolée onirique. Au détour d'une guitare séche, d'ambiance obscure ou de passages saturés, on saute, on est trainé, on voyage en diagonale. Les mélodies sont merveilleuses, la texture sonore est finnement travaillée, l'accrochage avec l'atmosphère fantasmagorique et candide du groupe se fait instantanément.
Un album de têtes en l'air, de doux lunatiques et de tendres déconnectés, qui savaient se servir de leur instrument pour peindre une toile suréaliste, scintillante mais au plus proche du bouillonement qui s'agitaient en eux. Une envie d'évasion ("One dimensional") à l'intérieur de ces éternels jeunes, de ces incompris qui préféraient fuir loin et effacer les traces derrière eux de leur pélégrination à grand renfort de saturations et de guitares raffinées (le splendide "Eyes on the time"). Une sorte de discours d'autistes, comme les élégiaques du mouvement shoegaze, plus préoccupés par leur musique que par l'effet qu'elle pouvait insinuer.
The Belltower était américain, même si le groupe fit de nombreux festivals européens au début des années 90, ce qui explique peut-être pourquoi la formation de Jodie Porter est resté anonyme. Ceci dit, Popdropper était considéré comme un des meilleurs disques de shoegaze, chargé d'émotions et d'intensité. C'est un bijou d'autant prenant qu'il est accessible. En tout cas la voix de Britta Phillips (qui jouera plus tard avec le groupe de Dean Warehman, Luna) marque les esprits!
Ensorcelant, reposant et évasif, le charme de cet opus s'élève au dessus du temps et reste donc une perle de pop cosmique, qui finalement gagne à rester secret...

Ride : Like a daydream (vidéo)

Jeunes, beaux, talentueux : ils avaient tout pour eux. Like a daydream symbolise l'innocence et le culot dans sa naïveté la plus pure.

My Bloody Valentine : You made me realise (vidéo)

Une chanson complétement désarticulée et brisée menue ! Le massacre vaut le coup d'oeil !

Slowdive : Catch the breeze (vidéo)

Une contemplation hébétée de paysages passés sous un voile psychédélique soutenue par une musique lente et majestueuse : sans aucun doute un des plus grand clips de cette époque.

Velocity Girl : Audrey's Eyes (vidéo)

Un groupe tout droit issu de Sub Pop ; du grunge ? Non ! Loin de là !

The Ecstasy of Saint Theresa : Thorn In Y'r Grip (vidéo)

Une curiosité : un clip psychédélique de 1992 diffusant une musique passée au mixer en provenance tout droit de Tchecoslovaquie !

Curve : Faît accompli (vidéo)

Un clip noir, violent et ultra sexy : tout l'univers de Curve dès ce premier tube.

Pale Saints : Throwing back the apple (vidéo)

Pour découvrir le génie biscornu de Ian Masters et ses pommes :

Adorable : Sunshine Smile (vidéo)

Introuvable : le premier single du groupe.

Moose : Suzanne (vidéo)

Le premier (et seul) tube de Moose. Titre génial, respirant la fraîcheur adolescente et insouciante, bien qu'on soit encore loin de ce que le groupe allait nous réserver.

The Boo Radleys : Does it hurt ? (vidéo)

Une vidéo kitch extraite du splendide Everything alright forever.

Spirea X : Speed Reaction (vidéo)

Un clip rare pour un groupe rare : bref, un OVNI !


20 mai 2007

Fiche artiste de Velocity Girl



Velocity Girl

"Les chansons rock sont dures, les chansons calmes sont molles, et nous, nous avons nos chansons qui sont ce qu'elles sont."
C'est par cette définition que le bassiste Kerry Riles résuma le mieux le son de Velocity Girl, et le shoegaze par extension.

Incongruité parmi le catalogue de Sub Pop, label célèbre pour être la maison-mère du mouvement grunge, a priori le strict opposé de la pop, retrouver Velocity Girl au sein de la structure de Seattle surprend, tant et si bien, qu'on finit par affubler le style du groupe, de l'étiquette, un brin moqueuse : "bubblegrunge". Pourtant ce choix n'est pas si étonnant lorsqu'on connait les connections avec K Records, le label de Calvin Jonhson ou bien l'amour sans borne de Kurt Cobain pour les filles des Vaselines ou de Shop Assistants.


Au départ, le groupe était constitué des quatre garçons, le chanteur/guitariste Archie Moore (également avec Black Tambourine), le bassiste Kelly Riles, le guitariste John Barnett, et le batteur Berny Grindel, rassemblés l'été 1988. Barnett quitte l'aventure dès le premier concert, et après avoir tourné sous forme de trio, la formation accepte volontiers la venue de la chanteuse Bridget Cross, l'année suivante. Ils choisissent donc de prendre comme nom le titre du ô combien single culte de Primal Scream, paru sur la compilation non moins culte, C-86.

Pionnier parmi les groupes d'indie pop US, Velocity Girl participera activement aux premiers pas de l'écurie Slumberland, avant de vite voler de ses propres ailes.

Le groupe fait paraître "Clock" sur une compilation, sort un premier EP, "I don't care if you go", mais se heurte déjà aux premiers problèmes : Grindell part, remplacé par Jim Spellman, de même pour Bridget Cross (on la verra plus tard avec Unrest ou Air Miami), remplacé par Sarah Shannon. Brian Melson, de feu Black Tambourine rejoint l'aventure. C'est avec cette mouture que le groupe perdurera jusqu'à sa séparation en 1996.

Avant ça, c'est le single "My Forgotten Favourite", qui à force de passer sur les ondes des college radio finira par leur ouvrir les portes de Sub Pop, enclin à diversifier sa musique après le pactole reçu grâce aux ventes de Nevermind.

Trois albums sortiront de plus en plus pop, faisant de Velocity Girl, une référence en matière d'indie rock.

Extrait vidéo :
Audrey's Eye

Velocity Girl : Copacetic


Copacetic de Velocity Girl

Sortie : 1993
Produit par Bob Weston
Label : Sub Pop

Au beau milieu du catalogue de Sub Pop se cache un tout petit groupe emmené par la malicieuse Sarah Shannon, vrai bout de chou dont on se demande ce qu'elle fait parmi tous ces voyous aux cheveux longs.
Incongruité poppy et colorée, le premier album de ce combo de Washington DC distille ces ambiances lumineuses, parfois un peu rêveuses et romantiques, le tout avec une bonnemie enfantine et capricieuse. L'intro à la guitare sèche de "Pretty Sister" (une de leur meilleure chanson), ouvrant les rayures étincellantes des guitares, est un pur régal du genre. Le ton général est assez codifié et reprend de grandes fulgurances en pagaille, très harmoniques et au goût de confiture ("57 Waltz" ou le single "Audrey's Eye"). Elles ont beau déborder d'un son énorme, puissant, les douces et gentilles chansons du groupe ne font de mal à personne, tant elles débordent de sucreries et de soleil ("Pop Loser"). Sur leur premier album, Sarah Shannon joue les filles candides et rafraîchissantes. Son chant innocent est un vrai bonheur pour les oreilles : du velours caressant ("A Chang", passé au mixer). Ce groupe culte mais absolument méconnu fascine par la simplicité de son jeu, transformant la pop en quelque chose d'enfantin, de rêveur et de naïf. Ça parle d'amour, de surprises et de pleins de bonnes choses à l'intérieur encore.

Fraîcheur, harmonies vocales, puissance, sensation délicieusement enivrante de flotter parmi des douceurs éthérées, mariant l'indie rock américain avec le shoegaze, Velocity Girl présente tous les atouts nécessaires à l'enchantement.
Seulement, comment le groupe aurait-il pu être remarqué, avec sa pochette si caractéristique du mouvement (visage flou, couleur diluée, nom du groupe en caractère d'imprimerie) et son look d'étudiant (polos, cheveux courts et lunettes, préfigurant Weezer), alors que le monde entier préférait une musique plus brute, plus directe, plus "noir et blanc", plus violente aussi ? Le label est désigné grungy, alors que "Copacetic" doit presque tout à la pop anglaise, style Darling Buds ou Talulah Gosh, tout en y intégrant quelques mouvements d'humeur, qui préfigurera ce que fera par la suite des filles comme Veruca Salt. Difficile donc de s'y reconnaître.
Mais ce petit joyaux dissimulé entre les gros cailloux resplendit encore plus d'éclat : il faut se jeter sur cet album, plein à raz bord de mélodies pop passées sous speed noisy.

17 mai 2007

Fiche artiste de Catherine Wheel


Catherine Wheel

Pour ce groupe de Norwich, bien éloigné de la gargouillante Thames Valley, tout a pourtant démarré très vite, et ils sont les premiers à avoir signé sur une major. Ce qui ne les a pas empêchés de proposer un shoegaze vitaminé et classieux, en dépit des réserves légitimes qu’on pouvait attendre de la part d’une telle structure. Comme le résume Rob Dickinson, le chanteur de Catherine Wheel : « On n’a pas vendu des millions d’albums et on n’est pas devenu des rock stars, mais je ne suis pas sûr que c’était le plan. (…) Le principal a été préservé, qui est tout de même la musique. On n’a jamais été pressé par notre label à faire certains types de disques ou répéter une formule gagnante. C’est presque bizarre, au vu de tout le fric brassé par le label, qu’on ait pu être autorisé à faire ce qu’on voulait, ce qui n’arrive pas souvent. On a été un des derniers groupes à agir de la sorte, avant que la porte se referme et qu’ils adoptent une posture différente. »[i]
Comment un tel groupe shoegaze a pu intéresser à l’époque une major ? Certainement par l’entremise d’un réseau indépendant, qui n’existe plus aujourd’hui à Norwich, à savoir tout d’abord Barry Newman, le fameux propriétaire du Wilde Club, et ensuite par John Peel, célèbre animateur de la BBC. En effet, le 24 septembre 1990, Catherine Wheel joue donc son premier concert au Wilde Club, en compagnie de The Bardot, autre groupe du sérail. Leur prestation enlevée et hardie, leur permet de taper dans l’œil de Barry Newman. A ce moment le groupe comprend Rob Dickinson, Brian Futter, Neil Sims et Dave Hawes, tous enchainant les petits boulots pour survivre. Il décide de les prendre sous son aile pour les promouvoir et publie un premier single en 1991. Cette première compilation obtient de bonnes critiques, dans toutes les revues spécialisées et les fanzines, sans pour autant réussir à dépasser le cercle restreint de la scène de Norwich. Ils étaient loin de s’imaginer ce qui allait arriver par la suite. Une nuit, alors que Neil faisait des heures sup’ à son boulot (il travaillait à l’époque dans une société de raffinerie pétrolière) et s’ennuyait devant son écran d’ordi, il tombe des nues à la radio. Il ne pouvait pas y croire : John Peel était en train de diffuser une de leur chanson ! Et les choses s’accélèrent avec Fontana qui leur tend les bras.
Pour enregistrer leur premier album, les membres du groupe étant de grands fans de Talk Talk, décident de faire appel à leur producteur, Tim Friese-Greene. En studio, il réussit à capter la puissance du groupe, à clarifier le son des guitares, à renforcer la section rythmique, jusqu’à rendre épiques certains morceaux, comme « Black Metallic », étendu sur sept minutes. Il fut à ce point responsable du son de Catherine Wheel que d’aucuns considèrent qu’il était le cinquième membre du groupe, comme il était le cinquième membre de Talk Talk. Rob Dickinson décrit comment ils ont obtenu ce son intense, presque gonflé : « On a enregistré nos premiers single dans la chambre de Brian sur un 8-pistes, donc on n’avait pas trop de couches de guitares jusqu’à ce qu’on travaille avec Tim. Il a tenu à utiliser des pédales d’effets et des amplificateurs de sons pour expérimenter. Ça nous a donné ce son tout en texture sur notre premier album car sur certaines chansons, il y avait jusqu’à quatre guitares rythmiques empilées les unes aux autres. A partir du moment où vous mettiez plus d’une guitare, le simple fait de ne pas pouvoir les jouer de la même manière à chaque fois, donnait un effet chorale, une sorte de son éthéré. »[ii]
Hélas, la scène de Norwich souffre de son isolement. Si Catherine Wheel souhaite davantage se faire connaître après cet album, il faut se produire à Londres. Ils essayent de percer là-bas, multiplient les concerts avec Slowdive, Ride et compagnie. Mais ils tentent de garder leur distance, ont du mal à s’inscrire dans ce cercle fermé d’amis et ne veulent pas s’éterniser dans un style shoegaze qu’ils jugent nombriliste. Le fait qu’ils soient un des rares à être sur une major n’a pas non plus facilité leur intégration. Rob Dickinson regrette que la façon dont le shoegaze a été traité : « NME a été grandement responsable de ça. Ils ont promu une scène exprès pour mieux la critiquer quelques mois plus tard. Mais au final [ces scènes qui apparaissent] ça fait avancer les choses, ça apporte un vent de fraîcheur. Donc le shoegaze a pu finalement avoir ses dix minutes de gloire, en pleine lumière. »[iii] Du coup, pour les albums suivants, même si peut conseiller le très bon Chrome en 1993, le raffinement servi dans un fracas fabuleux est abandonné au profit d’un style plus rentre dedans, voire de plus en plus ouvertement tourné vers les Etats-Unis, dans une volonté de se détacher d’une scène encombrante. Rob tente pourtant de se justifier : « Avec le recul, s’impliquer [dans la scène shoegaze] était une chose juste à faire lorsqu’on a démarré, d’autant que venant d’un trou paumé d’Angleterre, ça ne pouvait pas faire de mal d’appartenir à quelque chose. Ça signifiait qu’on venait de passer le premier niveau sur l’échelle de la considération. Puis c’est devenu [un style] ringard et ennuyeux au bout de quelques mois, et complètement hors de propos encore quelques mois plus tard. On n’a pas cherché consciemment à nous extirper de ce bourbier, c’est juste que le groupe a changé. »[iv] Sauf qu’à force de s’éloigner de leur style d’origine, c’est la Brit-Pop qui rafle la mise, condamnant le groupe, malgré un succès d’estime outre-Atlantique, de se séparer au début des années 2000. Dave Hawes regrette : « Ce fut une spirale infernale. Des ventes décevantes, des problèmes au sein du label, les égos… une concoction de choses et d’autres. C’est une honte la façon dont ça s’est fini. »[v]



[i] Interview de Rob Dickinson par Nancy J Price, sur She knows, 22 mars 2010, [en ligne] http://www.sheknows.com/entertainment/articles/7537/questions-with-rob-dickinson-formerly-of-catherine-wheel
[ii] Rob Dickinson cité par HP Newquist, sur Guitar International, décembre 1993, [en ligne] http://guitarinternational.com/2010/08/21/catherine-wheel-spinning-textures-in-chrome/
[iii] Interview de Rob Dickinson par Carlos Ramirez, sur Ultimate Guitar, 8 juillet 2008, [en ligne] https://www.ultimate-guitar.com/interviews/interviews/rob_dickinson_the_songs_are_snapshots_of_different_times_in_my_life.html
[iv] Interview de Rob Dickinson par Dave Robbins, sur Radcyberzine, 1995, [en ligne] http://www.radcyberzine.com/text/interviews/CathWeel.int.g.html
[v] Interview de Dave Hawes sur When the sun hits, 25 octobre 2010, [en ligne] http://whenthesunhitsblog.blogspot.fr/2010/10/interview-dave-hawes-of-catherine-wheel.html

Catherine Wheel : Ferment


Ferment de Catherine Wheel

Indispensable !

Sortie : 1992
Produit par Tim Friese-Greene
Label : Fontana

Impeccable, soigné, élégant, Catherine Wheel fera de son premier album un véritable coup de maître tant il n'y a rien à redire sur ce sommet.
Le goût très prononcé pour les mélodies fines et racées conjugué à des guitares incisives, permet d'inscrire Ferment dans le Top Ten des albums shoegaze anglais. En tout cas c'est un excellent et très accessible moyen de démarrer dans cet univers.
Voix exagérément raffinée, maestria sonore, guitares déchaînées, mélodies suaves, aucune imperfection ne vient perturber ces chansons de grandes classes. Le single "Black Metallic", les somptueux "Texture" ou "Indigo Is Blue" sont des exemples éminents du suprême rang que pouvait atteindre ce groupe repéré par Tim Friese-Greene, le membre de Talk-Talk qui se mua producteur pour l'occasion. C'est tourbillonnant, à force de lancer les guitares dans un vortex dévastateur, on ne sait plus où donner de la tête. Ici, les effets de pédales ne servent pas qu'à créer un brouillage opaque de saturation, mais à sublimer les parties de guitares, très travaillées et ornementées, ce qui donne lieu à de superbes passages instrumentaux. Entre le tubuesque "I want to touch you", et le fracassant « Bill and Ben », c’est tout un univers sombre, parfois violent, que dépeint le groupe, tout en restant raffiné et glamour.

Rob Dickinson a une façon de chanter toute particulière. Il ne fait qu’aspirer, ce qui donne du volume et de l’aération, tout en lui octroyant un petit côté gentleman et policé. 
Catherine Wheel, c'est la distinction, le raffinement servi dans un fracas de guitares fabuleux, un style impeccable qui subjugue les compositions vers des brûlots enrobés de dorures et d'éclats. C'est lumineux, ébouriffant et énergique.
Une œuvre remarquable, petit bijou pop dans un écrin de verre.

16 mai 2007

Catherine Wheel : Chrome


Chrome de Catherine Wheel

Sortie : 1993
Produit par Gil Norton
Label : Fontana

Produit par Gil Norton (Pixies), le deuxième essais des musiciens anglais de Catherine Wheel, un des plus fiers représentants de la vague shoegazing, sonne nettement plus dur et emporté que son prédécesseur.

Les guitares déchaînées fusent et impriment un ton puissant et sans limite ("Kill Rythme" ou le colossal "Crank") tandis que la batterie cogne avec vigueur et que les soli lourds et venimeux essayent de se sortir de ce mur du son ébouriffant. Le chant de Rob Dickinson, moins aérien, se fait hurlant quelques fois, souvent énergique ("Chrome"). Peu de temps de souffler au cours de cet opus dense et consistant.

Le dynamisme et la puissance sonore n'empêchent cependant pas une grande maîtrise de l'écriture, toujours aussi élégante et sophistiquée ("Broken Head" ou l'excellent "Chrome"). Le son pesant et saturé n'interdit en aucun cas des dérapages planants du plus bel effet ("I Confess" et sa coupure de rythme incroyable) où chaque bulle d'oxygène est vécu comme un moyen de s'évader de cette chape de plomb que constitue ce marasme de guitares. Les voix s'envolent souvent et atteignent alors ce degré de volubilité qui fait tant le charme du groupe. Mais bien que l'ambiance soit à l'élégance esthétique ("The Nude"), on revient vite vers une fureur sans égale, comme si elle était associée inévitablement à l'expression de la beauté (on retrouve cette contradiction sur "Pain" par exemple).

Magnifique de densité tragique comme artistique, Chrome est un album écrasant mais qui met alors plus en valeur la cotation des ardeurs stylistiques qu'affectionne le groupe. Les titres, tous réussis, sont de vrais morceaux de finesse, cachés sous un déferlement cathartique. Sous des dehors agressifs et confondant de rugosité, Catherine Wheel manie la poésie avec perfection.

La preuve sur le long et aérien "Fripp", seule chanson reposée où le groupe se laisse aller à un détour atmosphérique, rêveur, féerique et dont la tournure laisse pantois. Une grâce absolue qui finalement se veut être son éternelle ambition.

12 mai 2007

Fiche artiste de Pale Saints


Pale Saints

Figure de proue du label londonien 4AD, en compagnie de Lush, Pale Saints est à la fois un des plus éminent représentant de la pop anglaise, et à la fois un des plus décalé. Notamment parce qu'il était mené par Ian Masters, ce doux-dingue, qui a finit traumatisé par la lumière des projecteurs et s'est retiré du show business, pour laisser la place à Meriel Barham.

Extrait vidéo : Trowing Back The Apple


11 mai 2007

Pale Saints : The Comfort of Madness


The Comfort of Madness de Pale Saints

Sortie : 1990
Produit par Gil Norton
Label : 4AD

A entendre ces détours déchaînés et frapadingues, cette voix distante, éthérée et neurasthénique, ce shoegazing à la fois délicat et cramé, on reste éberlué.

Une sorte de lenteur contagieuse finit toujours par rattraper le déferlement de guitares soniques pour le plonger dans une froideur et un détachement saisissant. Les guitares sont utilisées comme des coups de ciseaux, la basse un câble d'aluminium et la batterie un maillet, mais les martèlements froissent à peine une feuille de papier. Les notes miraculeuses et les arrangements magnifiques sortent d'un fouillis sonore comme par enchantement ("Way the world is" ou bien "Feel from the sun"). Une torpeur s'installe au beau milieu d'explosions, de vacarmes et de déflagrations en tout genre. C'est vraiment étrange.

Ian Masters est un doux dingue, envahi de névroses et de fantômes intérieurs. Il chante comme un ahuri par-dessus une démolition en règle. A partir de pulsions maladroites et maladives, il arrive à faire de sa musique une révélation. A partir d'un acharnement sonore, il la guide vers une lumière brumeuse mais somptueuse dont on ne sait si elle est bonne à contempler. Sa voix est détachée, les guitares se crispent sans raison et la batterie cogne pour rien, si bien qu'on se demande pourquoi faire tant de bruit pour dire des choses si douces.

Ça ressemble à un tir de pistolet dans un oreiller ("You tear the world in two"), une sorte de feux d'artifices de plumes ("Insubstancial" et sa basse géniale). On perd pied. Derrière les mélodies évidentes se cachent des signes de folie, à chaque détour on risque d'être surpris par quelques bruits dadaïstes ou une saturation électrique. Chaque morceau semble être accompagné jusqu'au suivant par une continuité expérimentale, composée de petits bruits blancs ou de trafiquotage de studio. Mais ces difficultés (ce premier opus n'est pas un modèle d'accessibilité mais reste une des pièces maîtresses du shoegaze à réhabiliter) rendent l'ensemble attachant, intriguant et sans conteste très beau. A l'instar de "Sight of you" ou du délicat et fragile "Sea of wound". D'après le titre de l'album, ne serions-nous pas en effet dans un monde où la démence est la loi, la raison passible de sentence ? L'univers même où habite Ian Masters ?

Sur la corde raide, on marche en équilibriste au beau milieu d'une construction qui se démolit à chaque chanson, un labyrinthe dont le plan se modifie à chaque fois, un palais des glaces dans l'obscurité. La magnificence, la grâce n'ont jamais paru aussi fragiles. Les définitions se brouillent. Le chant de Ian Matters semble si doux qu'il en devient irréel. Il nous renvoit non pas à ce qu'on recherche dans sa musique -il l'ignore lui-même-, mais sur cette propre recherche. Toutes les interrogations suscitées, la foule d'émotions ressenties devant cette œuvre hors-norme apparaissent comme des trésors. Des trésors de beauté et de finesse.

Car la musique de Pale Saints, aussi étrange qu'elle puisse paraître, est belle et mélodieuse à en pleurer.

Pale Saints : In Ribbons


In Ribbons de Pale Saints

Indispensable !

Sortie : 1992
Produit par Hugh Jones
Label : 4AD

Réussissant à enfin concilier assurance et désir de quelques coups de folie, ce deuxième album est parfaitement maîtrisé, un sommet du mouvement shoegaze, pourtant décalé et déstabilisant. Intégrant les larsens et autres réverbérations de manière parsemée, multipliant les coupures de rythme destinées à perdre l'auditeur dans ce dédale musical, saturant, par un mur du son très travaillé, l'espace nécessaire à la distinction, In Ribbons est là pour couper tout contact avec la réflexion, habituel parasite à l'évasion.
Les petits hoquet de Ian Masters sur "Throwing Back the Apple" ou bien les caisses de batterie martelées sur "Ordeal", tandis que les guitares saturées s'amusent à tisser une toile dans laquelle on ne peut que s'engluer, nous rappelle à quel point on peut se perdre facilement dans la contemplation de ces morceaux admirablement construits, d'une douceur incomparable, proche du rêve à l'état pur, tout en gardant un décalage suffisant pour être novateur.
Bien souvent on atteint des états de grâce, de magie cristalline, comme sur "Thread of light", "Featherframe" ou "Shell" et ses violons larmoyant. Le tourbillon de plaisir qui nous saisit à l'écoute de ces morceaux, chauds, puissant et savoureux comme du caramel, piquant parfois ("Babymaker"), ne contient aucune baisse de régime, mais accélère son pouvoir centrifuge d'attraction, au fur et à mesure de l'écoulement de l'album. Il ne subsiste que cette impression de vertige, renforcée par des brouillages, des voix lointaines et suaves, et des guitares tremblotantes comme des chants de baleine dans la brume (le déstabilisant "Hair Shoes"). Ici, la simplicité rejoint la pureté. Pas de surenchère, pas de maniérisme, juste des boucles mélodiques qui s'étirent à l'infini.
Le chant de Ian Masters (auquel peut s'ajouter celui de Meriel Barham, transfuge de Lush) rêveur, aspiré, éthéré et d'une beauté sans équivalent, sème le doute: dénué de tout affect, hormis pour sa simple expression, il semble si irréel que l'on voyage dans des royaumes inconnus et merveilleux. Cela ressemble à une voix d'ange (‘’Hunted’’) ou plutôt à celle d'un fantôme (‘’Shell’’) : c'est-à-dire décharné et réduit à sa propre essence. Tout réside alors dans son association avec les guitares saturées, quasi-transcendantales, ainsi qu’avec une batterie ébouriffante.
C'est que cette musique possède quelque chose en plus, que les autres non pas, une envie inexpliquée de vouloir toujours partir sur d'autres sentiers, de ne jamais se cantonner à une seule mélodie par chanson, ou un seul climat, incluant des passages d'une douceur extrême à des moments presque brûlants, à grand coup de guitares noisy et électriques. Et les atmosphères plus calmes atteignent souvent des sommets de captation, toujours tendus, sur le fil, toujours déviant. Les slides plaintifs de "Neverending night" serrent la gorge, et malgré une basse cajoleuse, on ne cessera jamais d'avoir la sensation d'être trop petit pour contenir toutes les émotions qui vont nous envahir à l'écoute de ce morceau déchirant et d'une beauté langoureuse à couper le souffle. Et lorsqu'on achève l'écoute sur ces légères notes flottantes, on se croirait face à un mirage sonore. On se dit que l'on ne reviendra jamais d'un tel moment où l'on côtoie une telle féerie, et pourtant à chaque fois une couche en plus d'instruments vient se superposer à l'ensemble ("A thousand stars burst open") jusqu'à créer une connexion entre cette musique et notre corps.

Pale Saints : Slow Buildings


Slow Buildings de Pale Saints

Sortie : 1994
Produit par Hugh Jones
Label : 4AD

A l’écoute de l’intro transcendantale et d’influence presque africaine de ‘’King Fade’’, de sa trompette fantomatique ou de ses slides perdus, on se dit que le groupe a su garder son goût pour l’étrange. Bien-sûr, l'absence de ce compositeur/parolier de génie se fait ressentir mais cela n'empêche pas Slow Buildings d'être suffisamment riche et intéressant en soi.
Toujours finement racé et vaporeux, le chant de Meriel Barham brille froidement tout du long. Bien-sûr le groupe ose quelques excursions vers une pop très accessible. Des titres comme "Angel" ou "Under your noise" sont de purs délices simples et efficaces. Ils pourraient même constituer une très bonne leçon pour ceux qui appréhenderaient découvrir le shoegaze. La voix de Meriel se fait tout autant douce qu’enjouée. Mais globalement, réduire ce qu’est devenu le groupe à ces morceaux, serait occulter les prises de risques. Car sur l’ensemble de l’album, le son est plus lourd et plus électrique ("Song of Salomon"), sans pour autant enlever toute majesté aux compositions. Les mélodies prennent l'habitude de se dissoudre dans un brouhaha sonore littéralement envoûtant. Quelques chansons plus acoustiques ("One Blue Hill", absolument magnifique et poignant d'authenticité délicate ou "Gesture of a fear"), rares dans le genre, ajoutent une touche de douceur, presque féminine. Bien souvent les chansons posent un décor aérien avant de se perdre dans un prolongement évasif, qui se réitère et se multiplie à l'infini. Certaines dépassent largement les sept minutes. A l'instar de l'envoutant "Suggestion".
Cette démarche paresseuse et contemplative pourrait même s'accommoder de la tristesse qui en est le moteur. Les guitares sont écrasantes et le tempo plutôt lent, voire recouvrant. Et le caractère délié de "Henri" (et ses hoquets aussi bien exotiques que ténébreux) prend alors un tour fascinant sur plus de dix minutes de rêverie inquiétante. En cela c'est tout l'album qui se pare alors d'un aspect plus sombre et plus reposé.

9 mai 2007

Swirlies : Blonder Tongue Audio Baton


Blonder Tongue Audio Baton des Swirlies

Sortie : 1993
Produit par Swirlies et Rich Costey
Label : Taang !

Ce groupe n'aime pas les facilités. Il préfère expérimenter, ne pas se contenter des schémas éculés, casser les codes pour chercher de quoi se renouveler. C'est au milieu d'un chantier sans nom, à coup de fracas sonores, de fausses pistes et de revirements subits que les Swirlies iront débusquer des semblants de mélodies absolument irrésistibles.

Enfants naturels de My Bloody Valentine, comme tant d'autres à l'époque, mais aussi de Sonic Youth ou de l’esprit lo-fi qui commençait à poindre aux Etats-Unies (Cf : la pochette faite de collage rafistolé et de titres écrits au feutre), pour cette tendance compulsive à triturer le son et les guitares, la bande US sera aussi une des brebis galeuse du shoegazing, cherchant sans cesse à surprendre, à émerveiller dans des domaines où on ne l'attend pas, à tordre le cou aux instruments.

Le résultat est étonnant, parfois difficile. Samples expérimentaux, distorsions, section rythmique destructrice, voix angéliques et divines, dérapages harmoniques : tout est à la fois burlesque, psychédélique, novateur et attachant. A partir de saturations, d'empilements distordus d'instruments, de cassures incessantes de tempo, les Swirlies arrivent pourtant à faire de ce qui s'apparente à des chansons, de vrais perles d'indie-pop visionnaires et entraînantes.

Les musiciens se défoulent littéralement, prennent un malin plaisir à détruire ce qu'ils avaient commencés et flirtent avec le mauvais jeu en laissant leurs slides glisser vers la disharmonie. Au milieu de cet exutoire adolescent et nihiliste, Damon Tutujian et Seana Carmony chantent admirablement de façon aussi désintéressée que sublime, victimes consentantes de ce n'importe-quoi sonore.

La vitesse, les détours, les retours en arrière nous entraînent vers de nouvelles contrées, royaumes farfelus et délicats où règnent en maîtres les mélodies et la grâce. Au moyen d'un riff génial ou d'un refrain accrocheur, insérés par mégarde entre deux fantaisies expérimentales et noisy, on apprend à redécouvrir le sens de la mélodie, de la richesse musicale.

Un goût raffiné pour la pop et les surprises, se cache sous cet ovni. On ne peut le nier et c'est ce qui rend ce groupe si surprenant et sa musique sulfureuse et belle à la fois.

8 mai 2007

Fiche artiste de Kitchens of Distinction



Kitchens of Distinction


Dan Goodwin, Patrick Fitzgerald et Julian Swales sont trois amis inséparables amoureux de dream-pop et de shoegaze apprêté. Ils livreront quelques albums réussis sans arriver toutefois à percer vraiment. La faute à un style qui refuse la modernité et se complaît dans un monde féerique dont les gens finiront pas décrocher. Sans compter les effarants préjugés dont le groupe fut injustement la victime...


Kitchens of Distinction : Love is hell

Love is hell de Kitchens of Distinction

Sortie : 1989
Produit par Kitchens of Distinction
Label : One Little Indians

Alors que le groupe livre là son premier album, faisant apparaître pour la première fois ce son si particulier, à base de surcharges constantes, tout le monde interprète cet euphuisme comme la preuve de vouloir être le porte-drapeau de la communauté gay, ce qu’ils n’étaient absolument pas le cas. Même s’il faut dire que la pochette n’aide pas, la confusion a empêché de s’intéresser à cette musique si particulière, pompière et saturée.
Bien-sûr, on ne va pas se mentir, ce premier album n'est pas le meilleur de Kitchens of Distinction, qui sortiront deux chefs d'œuvre par la suite. Cela sonne un peu brouillon, notamment dans la production, qui a un peu de mal à gérer cette surenchère, sans vraiment réussir à équilibrer toutes les parties, guitares ou percussions ou voix. « Hammer » par exemple. Et le tempo est souvent lancinant, voire un peu soporifique, ce qui ne rendra pas service aux montées en puissance qui se veulent époustouflantes, mais sonnent un peu incongrues (« Shiver »). Le chant n'est pas encore tout à fait assuré.
Mais on devine déjà une qualité d'écriture nettement au-dessus de la moyenne, en témoignent les excellents « Prize » ou le célébrissime « The 3rd time we opened the capsule ». Les guitares remplissent tout l'espace, qui se veut le plus travaillé possible, le plus raffiné. Elles peuvent être féériques, lancinantes ou saturées, du moment qu’on a cette tenace impression qu’elles surgissent d’un monde luxueux. On sent d'ailleurs toute l'influence dream-pop, avec « Time to groan », qui évoque AR Kane.
Il ne s'agit donc que de prémisses, une sorte d'introduction à l'univers unique de Kitchens of Distinction, une sorte de passerelle entre la new-wave des années 80 et le shoegaze grandiloquent à venir (le magnifique « In a cave »).

Kitchens of Distinction : Strange Free World


Strange Free World de Kitchens of Distinction

Indispensable !

Sortie : 1990
Produit par Hugh Jones
Label : One Little Indian

Dès les premières notes, celles de « Railwayed », cette tornade de guitares et cette explosion d'effets fantaisistes, on est littéralement béats devant le monde féerique de Kitchens Of Distinction. Classieux, maniérée et raffinée, sa pop-rock émerveille à force d'éblouir comme des paillettes étincelantes. Que ce soit sur un rythme tournoyant (« Quick as raibow ») ou un crescendo vaporeux (« He holds her, he needs her »), impossible de décrocher. On reste enchanté par tant de virtuosité et d'intensité.
Pourtant leur deuxième opus, Strange Free World est une pure merveille où l'accrochage sonore fait place à une superposition de textures incroyables, de guitares carillonnantes, de vagues romantiques et d'effets de production imaginatifs (grâce à Hugh Jones). On est vite subjugué par ces cloches, ces étincelles, ces feux d'artifices qui tombent en pluie pour couvrir d'or des chansons impeccables. On sent clairement le groupe en parfaite maîtrise technique et assumant pleinement son univers.
L'emphase ambiante qui sert d'apparat à l'album n'hésite pas à surcharger les effets, jusqu'à noyer les mélodies accrocheuses, dynamiques, sous un flot incroyable d'arrangements mirifiques, tout droit sorti d'un rêve fantasmagorique, comme si les membres du groupe refusaient d'accepter la dure réalité de leur spleen, préférant le polir, l'enrober de decorum artificiel et féérique. Quitte à passer pour des romantiques décalés, ils réussissent tout de même à transformer des morceaux, « Polaroids » ou le magnifique « Drive that fast », en déferlante savoureuse de fantasme onirique.
Ça n'arrête pas, ça va vite, c'est tourbillonnant, un vrai kaléidoscope.
De bout en bout on a l'impression d'être dans un rêve où la magie aurait tous les pouvoirs. Rien n’est refusé, tout s’accumule, claviers, guitares sèches, coups à la batterie, tambourins, réverb, distorsions, arpèges, basse, c’est un véritable mur du son magique qui se déploie. C’est une musique à la fois terriblement ancrée dans son époque et en même temps éternelle, car tellement onirique. Kitchens Of Distinction est décidément un groupe à part, prodigieux et décalé. 

Kitchens of Distinction : The Death of Cool


The Death of Cool de Kitchens of Distinction

Sortie : 1992
Produit par Hugh Jones
Label : One Little Indian

A l'occasion de son troisième album, le groupe britannique décide d'assombrir son ton, et de se lancer dans une démonstration plus magistrale, plus étirée et plus planante parfois.
Chaque passage éclatant est construit de façon magistrale, par une superposition instrumentale et une surenchère frénétique, jusqu'à un épanouissement torturé. Cette musique irradie comme une lumière jaillissante mais troublée. Le trio anglais tire de leurs instruments et surtout d'une production sublime (due au bidouilleur qu'est Hugh Jones) toutes les possibilités pour atteindre une grâce sans pareil (« What happens now ? » ou « When in heaven »). On reste conquis devant ces démonstrations splendides, ces confettis sonores, cette corne d'abondance, ces effets stroboscopiques atteignant des degrés d'intensité inégalés (« 4 Men » et ses ‘’aaah yiiii huuuuuh’’).
La musique de Kitchens Of Distinction est affligée, exubérante, luxueuse et nouvelle. Elle est l'occasion à chaque fois d'un voyage imaginaire et fantasmagorique, vers un monde présidé par la sensibilité exacerbée de ce groupe atypique, ainsi que par ses doutes, voire de la colère. The Death Of Cool est leur troisième album mais sans doute leur plus varié et étoffé. Les morceaux prennent le temps de monter en intensité, certains sont aériens et trainants, soulignés par des réverbérations perdues (le superbe « On tooting broadway station »). D’autres sont plus obscurs encore, souterrains et étranges (« Gone Word Gone » et son intro à la basse). Mais dès que le groupe laisse sa puissance inonder au cours d'une tempête saturée, c'est un véritable mur du son qui s'impose, brillant, ébouriffant et tourbillonnant. Les nappes d'effets, les déferlantes de guitares, cette magie ambiante et marque de fabrique du groupe, élèvent les compositions pour leur confier une valeur proche du sublime (« Blue Pedal » qui se termine en apothéose). Comme tout groupe de shoegazing de l'époque, ce ton saturé n'est qu'un miroir déformant à la mélancolie et la rêverie.
On a bien du mal à revenir après la fin de l'écoute. Kitchens of Distinction assume sa mélancolie (le faux-tranquille « Mad as snow ») jusqu'à se laisser perdre lui-même et s’envoler très haut.

6 mai 2007

Swirlies : They spent their wild youthful days in the glittering world of the salons

They spent their wild youthful days in the glittering world of the salons de Swirlies

Sortie : 1995
Produit par Rich Costey
Label : Taang! Records

On avait laissé les Swirlies avec un excellent album complètement dingue, ils reviennent peut-être plus apaisé, plus construit, bon, dans la limite de leur capacité tout de même, on parle là de jeunes amoureux des distorsions !
Mais il n'empêche que la fougue est mise de côté, au profit d'une nonchalance, une certaine dérive. Les morceaux sont plus linéaires, pas obligatoirement plus faciles à saisir, au regard des éclairs saturées ou des incursions, en tout cas certainement plus calmes qu'avant, presque sérieux.
Est-ce du aux nombreux changement de personnels, Anthony DeLuca remplaçant Ben Drucket à la batterie et Seana Carmody ayant laissé sa place au micro à la délicieuse Christina Files ? Pas d'inquiétude, c'est bien le doux-dingue Damon Tutujian qui mène toujours la barque. C'est lui qui entraîne le groupe vers de nouveaux territoires. Si on garde le goût pour les harmonies vocales et la douceur du chant, Swirlies en profite pour signer des chansons chaloupées comme "Two girls kissing" ou s'inspirer de la torpeur saturée toute Bloodyniesque avec "In harmony new found freedom".
On pourra regretter l'énergie du précédent opus, on sent bien qu'ici le groupe se refrène, s'interdit de partir dans tous les sens, les passages saturées sont lourds et contrôlées. Mais on se délecte du travail fait sur le rythme, à la fois intellectuel et évanescent, entre la douceur minimaliste de "The vehicle is invisible", l'influence hip hop à la Beck de "Sterling Moss" ou encore la boucle répétitive façon kautrock de "Sounds of sebring". Faut-il y voir une influence de Kurt Heasley, leur comparse de Lilys, désireux lui aussi de se livrer à quelques expérimentations psychédéliques ?
Toujours est-il que le talent reste et c'est bien le principal. On peut alors continuer à savourer sur "San Cristobal" par exemple, de tels riffs pesants et agressifs, tandis que les voix féminines et masculines restent calmes et s'accordent à merveille.

4 mai 2007

Fiche artiste de The Verve



The Verve


Tout le monde connaît Urban Hymns, un des grands albums des années 90, mais tout le monde ignore que la bande à Richard Ashcroft baigna à ses débuts dans un shoegaze, à forte valeur psychédélique.
L'irruption dans les charts avec "Bitter Sweet Symphonie", tube de l'été 1997, fut considéré comme la brusque renaissance d'un groupe, presque sorti de la tombe. Car avant cette célébrité, tant désiré (Richard Ashcroft ayant eu cette déclaration : « Nous avons notre place dans l’Histoire. Cela nous prendra peut-être trois albums, mais nous y arriverons »), ce ne fut qu'une accumulation de galères.
Bien que chouchouté par les médias à leur début, les ventes eurent beaucoup de mal à décoller, et The Verve fut vite considéré comme d'éternels perdants.
Auparavant connu sous le nom de Verve, le groupe comprenait Richard Ashcroft, le guitariste Nick McCabe, le bassiste Simon Jones et le batteur Peter Salisbury. Dès le départ, la formation acquiert une solide réputation, grâce au magnétisme de Richard Ashcroft, vite décrété rock star glamour, et au travail graphique de Brian Cannon sur les pochettes. Les premiers singles : « She's a superstar » ou « Gravity Grave » font sensation dans le milieu, réussissant même à se classer n°1 dans les charts indé. Quant au titre « Man called sun », il servira à donner le nom au groupe Brit-Pop, Mansun. Très vite, ils font les couvertures des magazines. The Verve aurait pu profiter de l’aubaine et monter dans le train de la Brit-Pop. Au lieu de ça, il signe un album qui s’inscrit complètement dans le style shoegaze. Car il ne faut pas se leurrer, malgré tout ce que le groupe dira par la suite pour s’en défaire, A Storm in Heaven, sorti en 1993, est un album de pur shoegaze. Peu de gens le savent d’ailleurs.
L'album est un échec commercial, malgré la bonne presse. Et la tournée qui suivit, avec une apparition sur la scène de Lollapalooza, fut catastrophique : Richard Ashcroft fut hospitalisé suite à une trop forte déshydratation et Peter Salibusry fut arrêté pour avoir saccagé une chambre d'hôtel alors qu'il était shooté. De plus le label de jazz, Verve Records leur colla un procès, et le groupe fut obligé d'ajouter un "the" devant leur nom.
Et ce n'est pas l'album suivant, Northem Soul, qui allait arranger les choses. Enregistré sous forte consommation de narcotiques, l'album se pert dans des délires très personnels, qui ne sera pas suivi. A noter cependant le concours de Noël Gallagher, grand ami du groupe. Trois mois seulement après sa sortie, le groupe se sépare.
Bien que Richard Ashcroft remit le groupe sur pied bien vite, le guitariste Nick Mc Gabe refusa d'y prendre part. Le groupe fit d'abord appel au guitariste de Suede, Bernard Butler, mais celui-ci ne resta que deux semaines, et fut remplacé par Simon Tong, avec qui ils écrivirent quelques chansons. Nick Mc Gabe décide enfin de revenir en 1997, pour l’enregistrement de Urban Hymns.
Cet album de la rédemption permit au groupe de connaître enfin la gloire. Emmené par son single, "Bitter Sweet Symphony", basé sur une boucle d'une chanson des Rolling Stones, qui se classe directement n°2 dans les charts, le groupe change de style et n'hésite plus à se faire poseur. Parvenu au rang d'une des meilleurs formations anglaises, The Verve gagne en notoriété, accumule les récompenses au Brit Awards, et explose les charts, avec ses nombreux singles, plus tournées vers de belles ballades à la guitare sèche, tout en gardant un certain goût pour le psychédélisme.
Seulement le groupe a du mal à gérér son succès si soudain, qu'il estime ne pas mériter, et les égos de chacun des membres grossissent à tel point que le groupe se sépare, cette fois-ci pour de bons, en 1999.
Chacun se lanca dans des projets, Peter Salisbury remplaçant avec les Black Rebel Motorcycle Club, Nick Mc Gabe en tant que producteur, Simon Tong avec Gorillaz en tant que guitariste de studio, mais c'est surtout la carrière solo de Richard Ashcroft que l'on retiendra.

The Verve : The Verve EP



The Verve EP de The Verve

Sortie : 1992
Produit par Barry Climson
Label : Hut


Seul témoignage des débuts shoegaze du groupe de Richard Ashcroft, où on peut constater que sa voix, encore très aérienne, dégage une haleine sans doute pas très licite, on retrouve ce premier maxi où figurent cinq titres, chacune déclinaison de contemplations romantiques.
C'est lent, très long, vaporeux et rêveur. Empreint d'un psychédélisme total, chaque morceau étant une ode aux drogues, ce maxi met en exergue l'hébétude et rapproche les termes "cool" et "paresse". Le temps s'étire à l'infini pour parvenir à un nœud spatio-temporel où on se fige dans un hébétement total, post-mortem et aérien. Petit à petit l'intensité augmente à mesure que les instruments sont attirés vers ce siphon sonore.
A l'écoute de "She's A Superstar", un des premiers single du groupe, son riff magique, sa langueur, ses guitares en plaintes de baleines, sa petite guitare sèche féerique, son chant adoucie, sans doute un des plus grands morceaux shoegaze jamais écrit, mais mini-hit raté par un public qui attend qu'on lui offre tout sur un plateau, on se dit qu'on atteint là un des sommets du genre.

The Verve : A storm in heaven



A storm in heaven de The Verve

Sortie : 1993
Produit par John Leckie
Label : Hut

Avec ses longues tirades de guitares, son rythme nonchalant, ses tempêtes impromptus, son chant perdu, le premier titre « Star Sail » balise pourtant bien le chemin. Le groupe se veut éminemment psychédélique, en signant des titres longuets, brumeux et chloroformés. Et le chant se veut léger. Des morceaux comme le single « Slide Away » seront d’une redoutable énergie, mais bien souvent ce seront plutôt des plages tranquilles, lentes, hyper cools (grâce notamment à une basse fantastique), très relâchées, comme « Butterfly », sorte de folk sous orage électrique. Avec son piano, ses saturations fantomatiques, sa légère guitare sèche et sa voix émasculée, le groupe proposera une vision du céleste, pervertie par les nombreuses drogues ingérées par chacun des membres. Cette musique apaisante se doit de recréer un état d’apesenteur. Richard dira : « ce n’est pas une longue odyssée jazz, ce n’est pas une question d’additionner les solos mais d’avoir un flot continu. »[i] La musique devient par moment illisible, la voix de Richard Ashcroft se faisant ouatée et les nappes de guitares flottantes. Les mélodies ne se retiennent pas, aucune structure couplet-refrain n’apparait et les textures fusionnent entre elles. « Beautiful Mind » ressemble même à de la dream-pop d’avant-garde, tandis que « Make it ‘til Monday » se rapproche du minimalisme shoegaze, c’est à peine si on entend les paroles. Pour Richard : « cet album, c’est du pur jam en studio, comme on a toujours fait. On a eu la liberté de faire ce qu’on voulait, et je pense que ça nous donne de meilleur résultats parce qu’on n’a pas peur. On n’a pas peur de faire des chansons trop longues, pas peur de tenter de nouveaux trucs. C’est une démarche moins artificielle que par rapport à bien d’autres musiques entendues ces dernières années. »[ii] Difficile d’accès, ses ventes sont désastreuses. La presse déjuge le groupe. C’est Suede qui raflera tous les lauriers. Sans regret : « On continue d’explorer notre métier. J’aime beaucoup les pop-songs mais quand tu achètes un single, tu es un peu stressé, tu espères que la face A soit un classique et que la face B soit aussi bonne. Tu veux avoir immédiatement de la magie. Alors qu’avec un album, tu as plus le temps de t’immerger, de sombrer dedans. Beaucoup de gens nous ont dit qu’on aurait pu rentrer dans les charts avec une succession de petits singles courts, mais à l’époque, cela aurait été mentir. »[iii]
Cet album devient alors, a posteriori, un témoignage d’une époque révolue (et méconnue du grand public, voire même des propres fans de The Verve).



[i] Richard Aschroft cité par Michael Leonard, sur Total Guitar, 1 mars 1998, [en ligne] http://www.thevervelive.com/1998/03/total-guitar-magazine-genius-of.html
[ii] Idem
[iii] Richard Aschroft cité par Andrew Smith, sur Melody Maker, 15 mai 1993, [en ligne] http://www.theverveonline.com/press/mm93.html

Fiche artiste de Moose



Moose

On ne peut pas vraiment dire que ce groupe anglais ait eu beaucoup de chances.
Avant-gardiste, déjanté, un brin décalé, la bande à Kevin Mc Killop et Russel Yates, a souffert de ne rien faire comme les autres. Considéré comme une formation culte, leur oeuvre de pop fantasque, légèrement mélancolique, mérite amplement d'être redécouverte, ne serait-ce que pour découvrir un monde très personnel.

Extrait vidéo : Suzanne

Moose : Sonny and Sam



Sonny and Sam de Moose

Sortie : 1991

Produit par Guy Fixen

Label : Hut

La légende veut que le terme "shoegazer" (littéralement : "ceux qui regardent leur chaussure) fut employé la première fois par un journaliste pour se moquer de Russel Yates, qui passait son temps en concert à lire ses partitions sckotchées sur la scène !

C'est dire le mépris avec lequel on a regardé les premiers pas de ce groupe, balbutiant et encore frigide, se limitant dans les innovations et cachant leur timidité derrière beaucoup de bruits. Mais le son de Moose à ses débuts est surtout lié à un manque de moyen : les possibles arrangements tirant à étirer les propos vers l'abstraction seront remplacé par des saturations.

Ainsi, Sonny and Sam, qui est une compilation faite des trois premiers EPs du groupe, autorisée par le label Hut pour se faire de l'argent, reflète bien l'évolution d'une certaine conformité vers une liberté de plus en plus désirée.

C'est Emma du groupe Lush qui s'entiche du groupe, et leur permet de faire des concerts et de signer sur le label Hut, mais malgré quelques singles, la notoriété n'est pas à son comble, à l'inverse d'autres groupes, comme Ride ou The Verve, déjà sur les couvertures du NME, sans sortir la moindre chanson. Ils feront des concerts devant un milliers de personne, sans jamais dépasser ce nombre, confirmant leur statut de formation culte.

"Suzanne", leur premier single, deviendra vite la référence, morceau rempli de feedback, assez peu représentatif pourtant de ce que fera le groupe par la suite ! Car malgré un style assez conforme au départ ("Jack" ou "Ballad of Adam and Eve"), et une utilisation des guitares surexposée, Moose n'hésite pas à prendre des risques, ou du moins à faire valoir son désir de ne rien faire comme les autres.

Les titres sont tout de même assez molasson, voire paresseux, mais toujours tournés vers une part de rêve qui se cherche et se mérite, comme sur le magnifique "Do you remember ?", morceaux vaporeux étalé sur plus de huit minutes, et zébré de distortions lointaines.

S'échappant petit à petit des convenances, en faisant bien attention de ne pas remporter le moindre succès, Moose deviendra une des formations les plus estimés de la pop anglaise.

Fiche artiste de Secret Shine


Secret Shine

On aura toujours un peu de mal à parler de Secret Shine, ce groupe si loin de la notoriété et rattaché à jamais au label Sarah Records, une maison de disque d’un autre genre, sans moyens mais animée par la seule passion d’une musique douce et enfantine. Ils sont apparus et ont disparu avec eux, un triste soir de 1995, après un dernier concert sur une péniche à Bristol, lorsque les dirigeants de Sarah ont décidé de mettre la clé sous la porte, une fois qu’ils avaient estimé avoir fait le tour de la question. Secret Shine ne s’en remettra pas et aura bien du mal à vivoter après coup. Scott Purnell avouera : « nous sommes le groupe le plus paresseux du monde »[i].
Pas grand monde ne fera réellement attention à leur passage, quelques singles, et un seul album. « Les fans des années 90 étaient plutôt attachés à la scène de Sarah Records. C’était un peu comme avoir une étiquette. Dans un certain sens, ça nous a donné une petite notoriété et un public déjà tout fait, mais aucun d’entre eux ne nous aimait. 9 fans sur 10 de Sarah préfèrent The Field Mice. »[ii] Eux voulaient bien conserver la tendresse des groupes de Sarah Records (comme Brighter, The Sweetest Aches, Another Sunny Day), notamment grâce à la voix de leur chanteuse Kathryn Smith, mais en l’écrasant par un mur du son effarant. Scott Purnell raconte : « J’étais un grand fan de JAMC et je voulais faire partie de la scène émergente shoegazing. On voulait sonner comme personne, mais après nos premiers enregistrements, on s’est dit qu’on allait garder nos mélodies pop et ajouter des distorsions par-dessus. On n’était même pas sûr que Matt et Clare, les patrons de Sarah, allaient accepter, mais ils ont sauté à pied joint dedans. »[iii] 
 "Loveblind" sera choisi comme single, le fameux "Sarah 71", puis après cinq jours et cinq nuits enfermés dans le studio de Sarah Records, sortira leur album Untouched en 1993 qui allait imposer définitivement leur style.  
C’est avec cet album emphatique que Secret Shine est véritablement rattaché au style shoegaze. Scott reconnaîtra : « Si je relis les articles, l’étiquette shoegaze est apparue avec le single Loveblind et notre premier album. Avant, on était plutôt taxé de twee. Sur Untouched, on a commencé à laisser respirer les chansons et on a usé de la structure classique tranquille / bruyant. Les critiques musicaux peuvent décrire n’importe quel son comme n’importe quel style, de façon délibérée, mais il faut reconnaître qu’on adorait les guitares saturées et les tendres vocalises féminines / masculines, ce qui est la signature du shoegaze. Les étiquettes peuvent être utiles comme destructrices, dont on s’en foutait un peu. Nos influences personnelles étaient très diverses, mais d’un point de vu collectif, on voulait tous le même son et on savait comment l’obtenir. Je serais un menteur si je disais qu’on n’aimait pas les autres groupes shoegaze et qu’on n’a jamais été influencé par eux. »[iv] Mais le groupe de Bristol, trop éloigné de la Thames Valley, n’a jamais pu s’imposer. C’est comme s’ils n’avaient jamais été à leur place, trop noisy pour être estampillé Sarah Records, trop précieux pour être des vrais shoegazers. Selon Scott : « Je pense qu’on appartenait à la scène shoegaze originelle mais on n’était pas les leaders. Ride, MBV, Slowdive, Chapterhouse (et tellement d’autres) étaient déjà établis lorsqu’on s’est joint à eux. Je pense aussi qu’on a toujours voulu être plus noisy-pop que vraiment avant-gardiste. On s’est toujours senti un peu à part. »[v]
Secret Shine pratiquait une musique très riche, contrairement aux canons de l'époque et aux poseurs Brit-Pop qui commençaient à apparaître. Pas évident de passer pour des intellectuels, noyant un manque de percussion dans un discours, semble-t-il abscons. C'est surtout en live que les difficultés du groupe sont les plus criantes. Là où en général, la tournée est le point d'orgue pour bon nombre de groupe, monter sur scène se révèle une vraie sinécure pour le groupe. Sur six ans, s'étalèrent seulement une trentaine de concerts, ce qui est bien peu pour se faire un nom, la faute à de la paresse, une phobie des gens, un goût certain pour l'alcool avant les shows et un manque de matériel. Malgré un grand concert devant plus d'un millier de personnes, en première partie des grands Jesus and Mary Chain, les tournées ressemblent à des chemins de croix. Une des raisons pour lesquelles le groupe s’est mis en stand-by pendant presque dix ans. Avant une inespérée reprise.



[i] Cité sur Milk Milk Lemonade, [en ligne] http://milkmilk-lemonade.blogspot.fr/2006/08/secret-shine.html
[ii] Interview de Scott Purnell par Jen Dan, sur Desilusion of Adequacy, 3 juillet 2007, [en ligne] http://www.adequacy.net/2007/07/interview-with-secret-shine/
[iii] Interview de Scott Purnell par John Girgus (du groupe Aberdeen, ex-Sarah Records), sur Third Outing, 6 décembre 2015, [en ligne] http://www.thirdouting.com/interviews1/secret-shine-interviewed-by-sarah-record-mate-john-girgus-of-aberdeen
[iv] Interview de Scott Purnell par Jen Dan, op. cit.
[v] Interview de Scott Purnell, sur When the sun hits, 2 novembre 2010, [en ligne] http://whenthesunhitsblog.blogspot.fr/2010/11/interview-scott-purnell-of-secret-shine.html