18 décembre 2008

Fiche artiste de The Milk and Honey Band



The Milk and Honey Band

Délaissant à ses heures solitaires les frasques de son groupe Levitation, Robert White avait l'habitude de traîner un peu en studio ou d'emprunter une 4-piste pour enregistrer à la maison.
Abbatu et quelque peu amer devant l'attitude des membres lors des concerts, ce projet solo était pour lui une bouffée d'oxygène. Robert White se contentait d'ailleurs de chanter et de jouer de tous les instruments, qu'il enregistrait séparément avant de les compiler.
Ces chansons figurent toutes sur « Round the sun », que Rough Trade choisit de publier en 1994. La plupart des instruments rappèlent avec nostalgie l'époque du rock progressif, de la même manière du reste que Levitation, mais dans une veine plus acoustique et reposé. De plus le caractère véritablement lo-fi de l'album laisse transparaître fidèlement les vagues à l'âme de Robert White.
Suite à la rupture de Levitation, Robert White choisit d'aller vivre à Brighton et d'y entamer une carrière de producteur. Durant ces quelques années, il continue d'écrire dans son coin et d'amasser lentement du matériel pour The Milk and Honey Band.
En 2001 sort en toute discretion sur un label mancunien obscur – Uglyman Records – le deuxième album, « Boy From The Moon », qui verra la participation de Richard Yale et Mikeal Tubb (avec qui Robert White avait déjà travaillé au sein de Zag and coloured beads), même si le studio se trouve chez Robert White et que ce dernier compose ses chansons seuls.
C'est surtout avec « The Secret Life Of The Honey And Milk Band », paru en 2004 sur le label de Andy Partridge (XTC), que le groupe signe l'album le plus abouti. Spatial, pastoral et très psychédélique, tout en restant léger, cet opus aurait mérité de connaître un meilleur sort.

16 décembre 2008

Fiche artiste de Difference Engine


Difference Engine


Aujourd’hui membres de Fern Knight, corpuscule folk-rock exploitant un crédo sombre et proche du gothique, Margie Wienk (photo) et Mike Corcoran faisaient auparavant partis de Difference Engine, groupe originaire de Providence.
De Providence, on connaissait la scène noise ou bien des groupes de college rock comme Small Factory. Mais Difference Engine préférait, durant son existence étalée entre 1992 et 1996, se lover dans un shoegaze atterré, adolescent et quelque peu dépressif.
Après quelques singles sur le label culte Beddazled, le groupe sera accueilli par Caroline Records. Déjà, malgré les surcharges de guitare, le laconisme à la base de Fern Knight était bien présent, comme en témoigne leur seul album « Breadmaker » en 1994 qui cède beaucoup de terrain face au sadcore.

15 décembre 2008

Seven Percent Solution : All About Satellites and Spaceships



All About Satellites and Spaceships de Seven Percent SolutionSortie : 1996
Produit par Seven Percent Solution
Label : X-Ray


Assez avare en signaux, cet album, venu tout droit du Texas, s’extrait pourtant des racines basiques et immédiatement identifiables du rock.
Se réfugiant dans une zone floue où tout se confond, guitares, voix, comme claviers, le groupe d’Austin efface ses traces, et mélange les instruments pour ne distinguer plus rien d’autre qu’une sorte de nuage, de gaz éthéré, vaguement remuant et chargé d’électricité tressautante (le superbe "Build on sand" par exemple).
De temps à autre, des grondements vont suppléer des traînées de guitares laconiques, tandis que sous un rythme lent, des voix trafiquées numériquement vont distiller des échos robotiques de douceur ("The air bends sunlight" ou "Snuff gold and gold things"). C’est dans une volupté spatiale et atmosphérique que l’on baigne.
Seven Percent Solution invente ou ne fait que montrer, on ne sait trop qui croire, mais il invite à la concupiscence. A une extase artificielle et palliative. Le rythme est indolent, souple et proche du mouvement space-rock (Bardo Pond, Jessamine, Mazinga Phazer) à l'instar du jazzy "Revolve".
L’onctuosité qui en découle, se range parmi les délices cosmologiques : les guitares envoient des messages codés au travers l’espace sidéral, la technologie ronfle et bourdonne, la langueur est de mise et les chants fantomatiques ne laissent rien filtrer de leurs contenus hormis des caresses légères.
Virant souvent du côté de l’ambient ("Your kingdom, your world" ou "the sky suspended"), ce premier album n’hésite cependant pas à accumuler les saturations s’il le faut, quitte à ne plus entendre les voix, qui deviennent alors des effluves glacés.
Un groupe complètement à part dans la scène du Texas, au profit d’un space rock cotonneux et exigeant.

11 décembre 2008

Bailter Space : Wammo


Wammo de Bailter Space

Sortie : 1995
Produit par Bailter Space
Label : Flying Nun / Matador


Probablement l’album le plus accessible et le plus ouvertement pop de Bailter Space.
Enfin Bailter Space adoucit son style et apparaît plus comme un groupe rock « normal ». A la limite, on pourrait même parler de percée dans le monde power-pop, tant les mélodies sont faciles et agréables, le ton cajoleur, notamment dans le chant, tout en usant de guitares énergiques.
Pourtant ce nouvel album est quasiment un sans faute, tenant la route sans faiblir tout le long de ces dix compositions. Certes, rien de bouleversant, plutôt adoucies dans l’ensemble, mais celles-ci sont un régal : des pop-songs énergiques, plaisantes et accrocheuses. Sans se prendre la tête ou essayer de travestir un genre qui n’est pas le leur, Bailter Space signe quelques instantanés simples de rock, brassant aussi bien dans la pop locale que dans celle des Etats-Unis.
Le son a gagné en lisibilité ce qu’il a perdu en nervosité, et c’est un peu ce qu’on peut reprocher au groupe. Cependant on ne peut pas dire qu’ils ont perdu leur talent de compositions, tant certaines chansons de cet album, sont taillées pour être des tubes. On peut ainsi citer en exemple : « Untied », le single « Splat », l’envoûtant « Retro » et d’autres.
Certes les mélodies sont assez faciles, le chant plutôt léger et agréable, mais il y a quelque chose chez Bailter Space que les autres n’ont pas : une certaine rudesse dans le son de la guitare. Souvent dures (« Zapped »), parfois même rêches (« Voltage »).
Problème : le groupe vient de Nouvelle-Zélande, et il aura beau avoir signé quelques chansons taillées pour les charts (« Colours », l’énorme « D Thing »), le succès ne sera pas au rendez-vous. Dommage.

The Naked Souls : Two and One


Two and One de The Naked Souls

Sortie : 1993
Produit par Urs Hirscher
Label : Lost Records


C’est un tout petit EP, sorti en catimini, mais c’est un tout petit EP qu’on veut chérir à tout prix, car il contient trois petites chansons magnifiques.
Tout droit sortie d’un rêve fantasmagorique, la musique de The Naked Souls déclame majestueusement une poésie grave, sérieuse et affrétée. Usant de procédés luxueux (cymbale, piano discret, vague féerique, tempo lent, guitare céleste), les chansons, longues et complexes, s’étirent et construisent tranquillement des crescendo. Ces montées dans l’intensité vont partir de climats suspendus, aériens, où le chant semble venir des cieux, avant de progressivement insister sur les instruments et gagner en lyrisme théâtral.
C’est une percée des guitares saturées qui conclut les sept minutes vaporeuses de « Spouthole », tandis que « White Rabbit », absolument divin, gagne en épaisseur, en chevauchant son ton martial (roulement de batterie militaire, tambourins, bourdonnement, et basse appuyée) de volutes royales au chant et de dialogues cristallins entre guitares.
Quant à « Sleep », leur meilleur morceau, on a carrément le droit à un miracle mirifique. Eblouissant dans sa progression, ce titre s’ouvre sur une toute petite mélodie à la guitare, délicieuse et qui va servir de base pour un ajout additionnel d’instruments jusqu’au climax. Le chant y est savoureux au possible, très lyrique, et d’une douceur à se damner. Les musiciens vont se rajouter petit à petit, tout en suivant le fil conducteur et en conservant la trame initial, aboutissant ainsi à une explosion formidable. On voudrait tant et tant que des chansons comme celle-ci sortent plus souvent !
A la fois dramatique et fragile, The Naked Souls joue sur le luxe : surchargé dans sa musique et dans son attitude, le groupe apparaît pourtant extrêmement sensible.
Précieux dans tous les sens du terme.

1 décembre 2008

The Naked Souls : Shady Ways Anticlockwise



Shady Ways Anticlockwise de The Naked SoulsCoup de coeur !Sortie : 1995
Produit par Giorgio Motore
Label : Lost Records

Si le merveilleux existait, The Naked Souls en signerait la BO. Volontiers affrété et surchargé de magnificences en tout genre, cet album est une pure merveille enchanteresse, qui pour une fois ne provient pas d’Angleterre mais de République Tchèque. Rien, absolument rien, ne semble s’affilier à quelque chose de terre-à-terre, de l’apanage de simples musiciens de studios, les membres de The Naked Souls sont des anges.
L’usage habituel dans le rock de rengaines ou de riffs percutant s’évanouit subitement devant la magie que peuvent exercer ces guitares en couches, en apparats, tissant des lignes mélodiques féeriques, qui voguent et tremblent, dans un style tout en rondeur. D’une suavité extrême, le mur du son qui se déploie se fait tout en recouvrement, enrobant l’espace au lieu de le saccager, pour une musique raffinée, dépositaire d’une ambiance proche de l’onirisme. Jamais on ne pensait qu’une telle beauté pouvait se faire dans le rock.
Les structures alambiquées et élégantes qui se dégagent de cet album aspirent à une infinie beauté, qui n’a plus grand-chose à voir avec le commun. Quelques clapotements et bouillonnement de clavier, évoquant des nappes aquatiques, des relents de pureté translucide, d’ondes et de fluides (« Auto-da-fé »), et c’est tout un écrin tropical qui s’offre pour des guitares mouvantes et au son tremblotant. Instaurant une ambiance délectable, sorte de liqueur ou d’ambroisie musicale, The Naked Souls se pare alors de tous ses atouts : une préciosité sans égale, à grand renfort de rythme lent, de basses froides et de samples de poudres de fées (« Heaven »), un style fantastique et très ampoulé, un chant quasi-théâtral, angélique, d’une gravité consistante et pourtant d’une légèreté incroyable, qui scande des litanies célestes avec un maniérisme langoureux ( « Seattle song »).
Un tel raffinement est une surprise, un choc mais aussi un plaisir sans fin, qui s’amplifie à mesure que la délicatesse se complexifie, au grès d’une voix d’enfant de chœur, d’une saturation (« Day after day »), d’un roulement de caisse, d’une basse délicate, d’un crescendo (« Shadow of the wave ») ou d’un passage qui se laisse aller (« Winter kills me »).

A la longue, le détachement est tel qu’on est persuadé que cette musique n’a pas d’équivalent sur Terre ; ce sont pourtant quatre garçons qui l’ont inventé et qui s’en portent garants. Mais durant quelques dizaines de minutes (soit la durée de l’album, plus sans doute plusieurs longs moments à suivre pour ceux qui aiment à rêvasser), l’illusion est suffisamment forte pour que l’on croie à un miracle. C’est que le symbole est fort : tout dans l’arrangement, les éclats, les mélodies, l’instrumentation, les retenues, est voué à se détacher des petitesses pour rejoindre le firmament des plaintes poétiques, dont la grâce est tellement poignante qu’elle étreint le cœur pour toujours.

29 novembre 2008

Fiche artiste de The Earthmen



The Earthmen


Il est nécessaire de replacer l’Australie sur la carte de la pop. Ce pays a contribué à fournir de nombreux groupes originaux et capables de signer des tubes à la pelle. Mais rares sont ceux qui pensent à regarder ce qu’il se passe là-bas.
Pourtant, pendant une poignée de minutes (la durée en fait de leur premier single « Cool Chick #59 », sorti en 1991), The Earthmen aurait du être au sommet, être les rois. Englobant l’héritage sixties et la folie noisy qui sévissait en Angleterre au début des années 90, la formation de Melbourne composera quelques chansons terrifiantes d’énergie et de fouillie pop.
Alors qu’ils étaient encore gamins, Scott Stevens, Aaron Goldberg, Nick Batterham, Glen Petters et Eric Prentice, signe sur le label Summershine Records qui les aide à presser en vinyls leurs singles. Aux Etats-Unis, ils se font un petit nom, aidé par le label Slumberland qui édite leurs singles là-bas et Seed Records qui diffuse un recueil. D’ailleurs en 1994, ils feront une tournée aux Etats-Unis, avec Velocity Girl ou Jupiter Sun.
Complice de Drop City et formation culte en son pays, le groupe représente une frange affranchie de la pop australienne, influencée par ce qui se faisait ailleurs mais tiraillée par l’envie de s’en détacher. Seulement The Earthmen, avec son deuxième album « Loved Walked In » (avec sa pochette qui fit scandale, représentant un couple nu), souffrira inévitablement du jeu des comparaisons. Face à Blur, James, Manic Street Preachers et tant d’autres, The Earthmen ne fait pas le poids pour les gens. Un album chatoyant et frénétique dont la plupart passa à côté. Dommage.

28 novembre 2008

The Earthmen : Teen Sensations



Teen Sensations de The Earthmen

Sortie : 1993
Produit par The Earthmen
Label : Seed

« Teen sensations » et c’est bien de cela qu’il s’agit. Car au final, toute cette histoire, se réunir, s’exercer sur des guitares, répéter, se lancer dans des jams avec les potes, composer, cela ne reflète-t-il pas une ardente manifestation d’insouciance ?
Aucun soucis de vouloir révolutionner le monde ou ne serait-ce qu’apporter un semblant de remise en question ; le monde des adultes, celui avec tous les problèmes, les jeunes de The Earthmen s’en moquent, ils sont bien plus intéressés par leur riff ou trouver LA mélodie qui tue. Une bonne chanson, tout simplement, c’est cela l’important, c’est grâce à cela qu’on peut ouvrir des concerts, qu’on signe sur des labels, qu’on couche avec des groupies, qu’on peut frimer. Il faut alors s’en donner à cœur joie, faire cracher les guitares, faire parler son sens inné pour la pop, des Byrds aux Boo Radleys.
Dans leur quête débraillée de la chanson parfaite à faire pâlir les filles et à rendre vert de jalousie les garçons, The Earthmen signe quelques pépites encore joliment brouillonnes, comme « Staceys Cupboard », traversé d’éclairs brutaux, ou « Too Far Down » et les chœurs de Caroline.
Regroupant en partie les singles sortis aux Etats-Unis, « Teen sensations » est un recueil de tubes en puissance (le célèbre « Cool Chick #59 ») à la justesse mélodique stupéfiante. Avec de l’énergie à revendre, The Earthmen fait preuve d’une spontanéité telle qu’on a l’impression qu’ils sont les premiers et les seuls à évoluer dans ce registre et que tout était à inventer. Tout est là : les mélodies impeccables, simples et facilement accrocheuses, la douceur de la guitare sèche, les zébras noisy survoltés, le chant léger et encore adolescent. Mais attention, il ne faut pas se méprendre, le groupe ne se limite pas à cela : tantôt enjouées, tantôt douces-amères, les chansons de ce recueil s’emballent et laissent parler la personnalité de ses auteurs. On y retrouve du reste de superbes ballades pop-folk (« In the south ») ou d’incroyables moments d’émotions (l’intense crescendo de « Memento »).
A y réfléchir, il y a un peu l’esprit des Lemonheads là-dedans, ou ceux d’autres groupes australiens comme Drop City, les guitares noisy en plus, et une telle insouciance culottée, ça fait un bien fou !

25 novembre 2008

Fiche artiste de Submarine



Submarine


Le premier concert de Submarine a lieu en novembre 1989 au Léviathan, un pub au nord de Watford. Neil Haydock est alors au chant et à la guitare, Rob (dit Robbie) Harron à la basse et Jeff Townsin à la batterie. Le trio sort son premier single « Chemical Tester » à la fin de l’année 1992. D’autres suivent, comme « Dinosaurs », affirmant leur empreinte dans le rock anglais noisy, à la suite de formations comme My Bloody Valentine, Spacemen 3, Galaxie 500 ou Spirtualized. Même si Rob Harron se refuse à reconnaître des influences : « Franchement, on ne va pas s’asseoir et dire ‘’eh, on aimerait tellement sonner comme ce groupe-là’’ puis on s’y colle et on écrit des chansons dans un style précis. Nos chansons viennent juste comme ça. »[i] Ils sont remarqués par Keith Cleversley, des américains de Flaming Lips, qui leur propose de produire leur premier album, tout comme il a pu le proposer pour Spiritualized. Celui-ci, éponyme, sort en 1994 sur la petite structure Ultimate Records. Une maison de disque qui laissera carte blanche au groupe. Le bassiste, Rob Harron, confirmera : « Notre relation avec Ultimate n’était pas si mauvaise que ça. Ils avaient tendance à nous laisser nous débrouiller avec ce qu’on avait envie de faire. Tout ce qui concernait les pochettes d’album, les playlists, le choix des producteurs, relevait de nos propres décisions. Ils nous ont donné beaucoup de liberté. Vu la façon dont ça s’est fini, on peut même dire qu’on en a eu un peu trop ! » [ii] Le résultat est une claque psychédélique. Cathartique, il livre des morceaux percutants comme d’autres, plus longs et évasifs, qui se concluent par des moments de grâce. Pourtant, il ne fut pas écrit sous influence, comme le confirme Rob Harron : « Nos consommations quand on jouait en live ou lors des enregistrements, se limitaient à alcool/nicotine/caféine. Pas d’excès rock n’roll concernant les drogues, j’en ai peur, du moins pas lorsqu’on jouait... Comme disait Ringo Starr, si tu joues à l’état d’épave, la musique risque d’être sacrément merdique. »[iii] Submarine joue avec les climax. Il offre, avec patience, des montées langoureuses jusqu’à une libération somptueuse d’émotions. On distingue, derrière leur opacité psychédélique, des mélodies savamment construites d’une beauté triste et intense.
Aux Etats-Unis d’ailleurs, la même année, un recueil de tous leurs singles parait sur le label Fantastick. Durant leur carrière, Submarine fera un petit tour chez John Peel et enchaînera les concerts, notamment avec les Flaming Lips mais aussi avec Moose et Radiohead. Ils participeront également à une soirée rassemblant des groupes signés sur Ultimate, à savoir The Werefrogs et Sidi Bou Said. C’est en revenant d’une tournée avec le groupe de metal Tool, que Keith Cleversley leur propose d’enregistrer un deuxième album. Jeff Townsin a entre temps quitté le groupe pour être remplacé par Robert Haviss. Mais il ne verra jamais le jour. Submarine se sépare en 1995. Pourtant deux ans plus tard, Neil Haydock et Rob Harron sortent le single « She’s so fine », sous le nom de Jetboy DC. On retrouvera trace d’eux sur deux compilations, mais aucun album depuis. Qu’un tel groupe comme Submarine ait pu être à ce point négligé est une fatalité dure à admettre. Il faut pourtant se rendre à l’évidence, il n’y a aucun rapport entre la qualité de Submarine et l’étendu de sa reconnaissance actuelle. Il faut alors insister et insister encore pour ressortir ce groupe génial de l’oubli.



[i] Interview de Rob Harron, été 2003, [en ligne] http://home.comcast.net/~thades/taky/sub_interview/interview.htm
[ii] Idem
[iii] Idem


24 novembre 2008

Submarine : Kiss Me Till Yours Ears Burn Off



Kiss Me Till Yours Ears Burn Off de Submarine

Sortie : 1994
Produit par Keith Cleverley, Tim Summerhayes et Anjali Dutt
Label : Fantastik Records


C’est parfois sur un dérapage noisy incontrôlé, brouillon, voire séminal, que l’impact est le plus fort : les retenues pudiques se lâchent tout autant que les instruments, si bien qu’on assiste à une débandade telle que ne subsiste plus qu’un stupéfiant, et presque honteux, détachement. Les distorsions et le mur du son qui en découle se déploient de manière nonchalante, emplie de morgue mais aussi de paresse et d’affront. Souvent d’une beauté à couper le souffle, l’intensité prend toute sa mesure au grès des laisser-allers, des ajouts progressif ou des digressions vaporeuses.
Sur ses premiers singles, placés dans l’ordre chronologique ici, Submarine nous invite à l’évasion, au trip musical, à un moment unique composé de fuzz et de fumée. Plus question de redescendre.
Des guitares saturées aux tambourins, en passant par les voix mixées et fatiguées par les shoots successifs, on nage en plein psychédélisme total. On n’a rarement entendu bordel musical aussi jouissif.
Sur la base d’un rock, vrai, brut, celui où les guitares sonnent sales, Submarine décline tout un hommage aux drogues et aux effets qu’elles procurent. Chaque seconde de l’album réveille les sens, que ce soit dans la fureur d’une tempête sonore ou dans l’apaisement d’une douce complainte lyrique et poisseuse.
L’intro délicatement prenante de « Salty Killer Whales » fait dodeliner les têtes, dans une nonchalance digne de ce qui se fait de mieux en matière de cool attitude. Branleurs évasifs, paresseux sublimes, les gars de Submarine avaient tout compris. Bande passée à l’envers sur « Dinosaurs » avant l’entrée du riff superbe : c’est le retour du psychédélisme dans sa forme la plus absolue. Les guitares seront grasses et crades, le tempo tranquille et le chant langoureux comme mal articulé et légèrement traînard.
Bien que recueillant les premiers singles, certains en version live (le magnifique « Jodie Foster »), et les faces-b les accompagnant, le recueil vaut le détour : captivant de bout en bout, Submarine fait preuve d’une qualité de composition au-delà de la moyenne. Comment ce groupe a-t-il pu demeurer si longtemps dans l’ombre ? On se le demande encore. Car à l’heure du retour du psychédélisme en cuir, avec les excellents Black Rebel Motorcycle Club ou The Black Angels, il est judicieux de ne pas négliger Submarine, élément fondamental dans ce rock enfumé.
Le son de Submarine est cradingue, chargé et rempli de superbes parties saturées, mais toujours travaillées, captivantes et enivrantes. A l’instar de la ballade languissante « Learning to live with ghosts », dont la voix trafiquée, soufflée et légère file des frissons. Le mur du son se construit petit à petit, lentement, jusqu’à parvenir à des sommets de distorsions. Et ce le long de morceaux longs, qui n’hésitent pas à prendre leur temps. On savoure alors les délices que sont « Tugboat », aussi mou et désoeuvré que l’original signé Galaxie 500, choix de reprise qui n’est pas si étonnant vu que les membres de Submarine en étaient fans, ou encore « Pollen », écrit en 1993, tout en tremblement, mirage et évanescence, qui prend de plus en plus de poids à mesure que les minutes passent.
Aucune chance de reconnaître un hit potentiel, pourtant ces chansons sont toutes fascinantes. Le tour de force principal de ce groupe est d’arriver à aboutir à partir de saturations à un ensemble enchanteur, obscur et littéralement accrocheur. Il y a un risque d’y perdre son âme à force de côtoyer de telles bassesses psychédéliques, mais on serait prêt à le refaire dix mille fois s’il le fallait, ne serait-ce que pour prolonger le plaisir.

19 novembre 2008

Submarine : Submarine


Submarine
Coup de coeur !
Sortie : 1994
Produit par Keith Clerverley
Label : Ultimate


L’album démarre sur les chapeaux de roue avec un bon blues énervé et cradingue (« I can’t be satisfied »), aux guitares stridantes et au groove incroyable. Un style tout en recouvrement et énervement, une façon de prendre en otage l’espace sonore par des riffs gras et un son énorme (que l'on doit à Keith Cleversley, des Flaming Lips). L’effet de trip n’en est que plus saisissant encore. Véritable leçon de rock psychédélique, avec fumette, fuzz et fanges noisy, l’album de Submarine est étonnant : pas une seule faiblesse !
La transition avec « Electric Bathing », qui porte bien son nom, est imparable. Les chants déformés et semblant venir de l’espace et les bandes passées à l’envers créent une impression de flottement, aussitôt démolie par un assaut de distorsions incroyables et de riffs violent. Nerveux, tendu et pourtant éminemment psychédélique dans l’esprit, capable de suspendre le tempo pour mieux surprendre, cette chanson se laisse complètement aller.
Du coup, lorsque les quelques notes superbes de « Jnr. Elvis » retentissent dans un climat de torpeur, on est déjà bien loin, en train de planer, et la voix qui résonne et déclame des propos d’une douceur saisissante, parait venir de loin. C’est une impression de flottement qui nous saisit, renforcé par le rythme à la batterie lent et appliqué et les glissements des guitares. De temps en temps des avalanches de riffs saturées viennent exploser l’ensemble pour laisser exploser le stock émotionnel contenu en chacun de nous, dans une gerbe éclatante et kaléidoscopique. Le retour au calme se fait juste comme il faut, comme une descente d’acide.
A partir de là, complètement chamboulé et adhérant à l’univers opaque de Submarine, on se laisse pénétrer par le style superbe de « Empty », chanson magnifique, d’une majesté à couper le souffle, avec ses riffs saturées, sa paresse, ses chœurs d’anges camés jusqu’aux yeux.
« Lips and finger » assure la transition parfaitement, en reprenant le tempo indolent précédent mais en l’allongeant encore, et en s’épanchant sur une mélodie inouïe. Les guitares envahissent la chanson par moment mais s’effacent bien vite pour une suspension en apesanteur, avant que la ligne mélodique ne reprenne ses droits pour nous enchanter davantage. Somptueux avec son final tout en éclat et en surenchère, ce morceau langoureux et noisy serre les cœurs. On ne peut s’empêcher de retenir sa respiration. La conclusion où des « lalalaa » de drogués essayent de surnager par-dessus par un immense déballage shoegaze est tout bonnement d’une beauté absolue, quand bien même celle-ci se trouve être pernicieuse.
Le grand déballage sonore qu’est « Never be alright again » vrille la tête. Tout est lâché, sens dessus dessous. Ça crache, ça se veut brumeux, ça sent l’arrogance à plein nez, mais ça a surtout le mérite d’être accrocheur.
Et alors qu’on se remet à peine de ce voyage, l’album va finir en apothéose, avec l’extraordinaire et merveilleux « Pading », extrêmement lent et calme, mais dont le chant fatigué et doux, les réminiscences shoegaze, le claquement régulier de la cymbale, la délicate mélodie à la guitare sortie tout droit du ciel, les échos de violons d’une tristesse déchirante, charment immédiatement. L’arrivée des guitares fait rêver. Celles-ci s’imposent et emmènent l’auditeur ailleurs, un monde psychédélique, où des trompettes surviennent et où tout n’est que beauté. Le crescendo est saisissant et aboutit à une majesté saisissante, entêtante, qui fait des allers et venues.
Le titre suivant, le fameux « Jodie Foster », frappe encore plus fort. Démarrant sur des saturations mais sur un rythme indolent, celui-ci invite une guitare sèche à venir sublimer la grâce du morceau. Le chant est complètement ailleurs, plus aussi mordant que sur les autres, quasiment suave, soufflant des propos laconiques, tandis que les guitares vont venir emplir l’espace au cours d’une montée en puissance intense. Exaltantes comme étourdissantes, ces dernières minutes achèvent le voyage en une longue ostentation. Le climax atteint est tout bonnement incroyable et il faut bien de longue seconde où ne reste que la guitare sèche pour s’en remettre.
C’est sur une mélopée en fanfare que l’album s’achève : accompagnant un riff accrocheur, les instruments vont s’additionner un par un, tout d’abord les cymbales puis les caisses, puis les tambourins et une seconde guitare tout aussi magnifique de beauté triste, avant d’inclure trompettes et cuivres, puis des saturations noisy. Ce sommet psychédélique que représente « Alright Sunshine Song » représente la dernière étape du voyage. Un voyage dont on aura peine à se rétablir tant les beautés traversées auront été confondantes. Submarine, au travers sa musique, se calque sur les effets psychédéliques, d’où une certaine opacité, mais aussi une grâce sans pareille. On finit chamboulé et au bord des larmes.

12 novembre 2008

Fiche artiste de Aenone

Aenone

Quoi de mieux que le lycée pour échanger les disques de ses groupes favoris ? C’est en découvrant Sonic Youth ou My Bloody Valentine que bon nombre de jeunes ont eu envie de monter leur propre groupe.
Aenone démarre de cette manière en 1988 à New-York, dans le quartier de Nyack plus précisément, alors que Kreg Stern et Kim Collister étaient encore au lycée. Aenone est en réalité la première mouture du groupe Nyack, puisqu'on y retrouve quasiment tous les membres, première mouture éphémère, puisque n'ayant signé qu'un seul EP.
« Nous étions très fortement influencé par la scène shoegaze anglaise », racontera Kreg et le groupe devient alors un des premiers à faire rentrer le genre aux Etat-Unis. Après avoir cassé leur tirelire pour s’offrir un clavier, un Mac et un séquenceur, ils bricolent à la maison leurs premières démos. Déçus par le son lamentable qu’ils obtenaient, ils ont passés une petite annonce dans le Village Voice pour recruter un bassiste et un batteur. Bill Stair et Steve Crowley y répondent et rapidement ils décrochent leur premier concert au défunt Underworld, mythique petite salle de New-York, près de Broadway. Au sein du public, figuraient les habituels poivrots du bar, dont les membres de Lotion, qui accrochèrent à la musique virevoltante proposée par Aenone. Ils les soutiennent et se chargent d’envoyer leurs démos à Shymmidisk, le label de Kramer.
Les membres de Aenone enregistrent un EP de quatre titres sous sa houlette au sein même de son studio. S’enchaînent alors une série de concerts, avec entre autres Velocity Girl ou Medicine, et ils finissent par capter l’attention de l'Angleterre. « Notre manager a réussi à transmettre nos chansons à un représentant du label Echo, suite à un de nos concerts au CBGB’s ». Se rendant à Londres pour enregistrer avec Alan Moulder, ils sont obligés de laisser sur place leur batteur, qui préfère se consacrer à d’autres projets. Ils feront appel à Steve Ferrara pour le remplacer, ce qui les incitera à changer de nom. C’est en référence au quartier d’enfance de Kreg que Nyack sera choisi.

Aenone : Saints and Razors


Saints and Razors de Aenone

Sortie : 1993
Produit par Kramer

Label : Kokopop / Shimmydisc

Il est parfois étonnant de constater à quel point on peut faire du bruit, augmenter à fond le volume des amplis, jouer des saturations, et continuer malgré tout à se lover dans une douceur réconfortante.
A ce jeu, le jeune groupe new-yorkais se débrouille très bien.
Refusant de laisser ses guitares sur son clair, Aenone s’appuie sur une batterie simple mais précise qui lance un rythme mid-tempo et des riffs toujours brouillons mais ne s’écartant jamais d’une certaine marge mélodique. Un titre comme « Celestia » se révèle efficace sans varier sa formule, surchargeant un refrain clair et envoûtant par des guitares noisy. L’intro de « Gaze » est plus glacé, reposant sur la basse (constante sur toute la durée de la chanson), et ouvre un monde plus rêveur et enchanteur, que des saturations vont ensuite recouvrir. Le chant doux, léger et vaporeux, presque emprunté, va se laisser traîner pour dépeindre une mollesse adolescente saisissante de justesse. Sans conteste, le meilleur morceau de cet EP sympathique.
Le titre éponyme, en ouverture, se veut plus direct, plus accrocheur, plus virevoltant : dans ce tourbillon, seul finalement le chant reste monocorde dans la douceur. Quant à "Going Nowhere", cette gentille ballade convie à la fête tambourin, chant innocent et basse sautillante, compagnons d'un groove à base de distorsions.
Même si pour l’instant, le groupe répète ses gammes, leur personnalité peine à émerger. On se retrouve donc avec un ensemble de morceaux très agréables mais ayant du mal à proposer une nouveauté ou une remise en question du genre. Aenone a cependant le mérite de figurer parmi les premiers, et ce dès le tout début des années 90.

9 novembre 2008

Fiche artiste de Closedown


Closedown

C'est sans doute parce qu'il fut signé sur le label Silent, spécialisé dans l'ambient, que le groupe californien Closedown passa inaperçu, considéré comme un participant de plus à la vague electro.
Pourtant, clairement inspiré de Slowdive ou de Curve (dont une des chansons inspira le nom du groupe), la formation menée depuis le début des années 90 par Jerry Battle (voix et guitare) sera une des premières à utiliser les samples, les claviers et les guitares saturées comme des supports pour une musique relaxante, zen et presque proche du new age. La section rythmique sera elle assurée par le bassiste Fernando Benitez et le batteur James Moran, et Ceasar Betancourt sera crédité de certains traitements numériques, qui consisteront en réalité à reprendre et mixer des samples préparés par Jerry Battle.
A partir de 1993 et jusqu'à 1995, date de la séparation du groupe, Scott McDonald viendra apporter de l'aide, en ajoutant ses parties de guitare. On le retrouvera plus tard lorsqu'il quittera la Californie pour l'Arizona au sein de Alison's Halo, puis en compagnie de Brad Laner (ex-leader de Medicine) au sein de Amnesia à son retour. Personnage important et incontournable dans le paysage shoegaze américain, il fait aujourd'hui parti des Meeting Places.
"Nearfield" sera le seul album de Closedown, et malgré une chanson sur la compilation culte "Splashed with many checks", la formation finira bien vite par arrêter toute activité.

Closedown : Nearfield



Nearfield de Closedown

Sortie : 1994
Produit par Kim Cascone
Label : Silent

Le premier et le seul album de Closedown est tout en sourdine, un brin monotone, mais se prête à l’hypnose pour peu qu’on plonge dans ce climat, mélange flou entre le shoegaze et l’ambient.
Sans pic, ni heurt, la musique enfantée par Jerry Battle n’est qu’une succession de passages vaporeux, déliquescents, ténus, voire même miroitant. On ne peut rien retenir de tangible, de concret, à quoi se raccrocher. Mirages instrumentaux fait d’illusions de guitares, de claviers clapotant et de vapeurs d’eau de voix condensée, les chansons de Nearfield ne font que passer, et n’arrivent pas à s’inscrire. Il n’y là d’espace que pour la fluidité, la profondeur d’une basse (« Mouth »), l’étendue de guitares glacées (« Bumblebee ») ou la tristesse doucement déclamée par une voix qui, elle-même s’efface devant son propre souffle (« Sunangel Summer »).
Extrêmement relaxant et apaisant, ces successions de plages sonores, graciles mais profondes, allègent les pressions et laissent l’esprit sortir de ses étaux étriqués. Ses morceaux d’ambient ressemblent à de l’éther, des remous d’ondes ou des nappes de fluides inconnus mais ondulant. D’origine synthétique, essentiellement à base de samples de guitares et d’un rythmique souple, ils prennent pourtant une apparence organique presque troublante. Les échos de claviers évoquent de l’eau, les répétitions de guitares féeriques, des remous. Les saturations qui parfois les recouvrent, font penser à des caresses sylphidiennes, tout juste appuyées par les bruissements de la boite à rythme lorsque celle-ci est présente. Dérivant au sein de cet univers feutré, évoquant Slowdive ou Seefeel, on croirait entendre des enregistrements d’oiseaux (« Red Oval ») ou des rivières qui coulent (« Aquila »).
Et à la limite, l’élément le moins organique de l’album, serait peut-être la voix. Le chant est tellement doux et ouaté que l’on croirait entendre des souffles de chérubins venus du ciel.

7 novembre 2008

The Milk and Honey Band : Round the Sun



Round the Sun de The Milk and Honey Band

Sortie : 1994
Produit par Robert White
Label : Rough Trade

Ecris et composé par le seul Robert White, « Round the sun » est un album en marge : en marge des modes, en marge du groupe Levitation et probablement en marge de tout ce qui fait office de règles en matière de rock. Pas sûr que quelqu'un se soit rendu compte de l'existence de cet album. Le premier essai du groupe a fini par être abandonné.
D’ailleurs ce n’est pas un album à probablement parler puisque les chansons ont été écrites de façon éparse, au grès des humeurs et des lassitudes, à divers moments que l’on devine de solitude (cela s’entend), éparpillées entre 1992 et 1994. Cet aspect de vagabondage imprègne le recueil, les enregistrements étant fait maison, Robert White jouant même de tous les instruments et le son étant très dépouillé, oscillant quelque part entre un psychédélisme pastoral et un folk boisé très aérien.
En réalité, « Round the sun » n’a que très peu à voir avec le courant shoegaze : il ne s’en rapproche que par le chant, très vaporeux et doux. Il s’agit plus d’un psychédélisme très tranquille, qui n’hésite pas à s’égarer parfois. Bucolique et new age (le magnifique « Not Heaven »), la musique de The Milk and the Honey Band renoue avec quelque chose de simple, reposant et rassurant, quelque chose qui évoquerait l'évidence et le plaisir de s’évader dans un univers douillet.
Seul le plus conventionnel « Another Perfect Day » fait appel à un mur de guitares saturées. Mais le mot d’ordre général reste tout de même le dénuement.
Lorsque l’ensemble des arrangements s’effeuille et se déshabille, et qu’il ne reste qu’une belle guitare sèche, on aboutit à des ballades évanescentes mais magnifiques de pureté (« Tin Cars » ou bien « Out of nowhere »). Agrémenté d’échos lointain, le folk désabusé à tiroir de « Round the sun » est un modèle de beauté : on se prend à fermer les yeux et à se laisser dériver, accompagné par les vagues ouatés de la voix légère de Robert White, enregistrée plusieurs fois pour des dédoublements.
Composées entre deux concerts de Levitation ou seul à la maison, les chansons parviennent avec leur maigres moyens à dériver dans des expérimentaux planants, à l’instar de « Tea » et son xylophone, ou bien de « Pierview », sonate au piano et violons. Ces instrumentaux ne sont pas toujours évidents, sans dénoter cependant de l’impression de flottement ou de tranquillité qu’apporte l’album. Dans des notes crépusculaires et lugubres (le superbement ténébreux « Light »), Robert White surprend et fascine à la fois. L’album se termine sur un instrumental lapidaire, qui s'éteint sur des bruits de pluie.
Ce qui ressort tout de même, c’est cette saisissante impression d’apaisement. Tout y est plus doux, plus chaleureux, plus confortable. Des chansons comme « Puerta » ne font qu’effleurer, souffler des brises et s’envoler de l’esprit comme elles étaient venues…

28 octobre 2008

Fiche artiste de Seely



Seely

Ce groupe originaire d’Atlanta est la première signature américaine du label Too Pure. Ce rapprochement est venu lorsque le label londonien cherchait à étendre ses contacts en Amérique, notamment pour trouver des partenaires de diffusion. Après avoir placé Stereolab et Th' Faith Healers chez Elektra ainsi que Moonshake chez Matador à la suite d’un concert à New-York qui fut complet, Paul Cox, co-fondateur de Too Pure, demande alors à Nick West de s’établir à Los Angeles.
C’est lui qui récupéra des démos du groupe, envoyés d’abord à Londres et qui furent un premier temps rejetées. Il leur propose alors de faire d’abord un premier album au sein d’un label local à Atlanta.
« Parantha See » sort en 1994 sur Southern Music. La formation, essentiellement rassemblée autour du duo Steven Satterfield et Lori Scacco, en envoie une copie à Nick. Ce dernier, enchanté, transmet à Paul Cox, qui juge alors que partir pour les rencontrer pouvait valoir le coup. Le contact se passe bien, le groupe étant motivé. Désireux de les aider à grandir et à se développer, il leur propose de rééditer leur premier album, qui sortira en 1996, sous le nom de « Julie Only ».  Ils sont donc retournés en studio, pendant moins de dix jours, le temps qu’il leur fallait pour polir leur son et y ajouter tambourins, xylophones ou claviers, de manière très discrète. Des petites astuces distillées par John McEntire, membre de Tortoise passé à la production. Lori Scacco, la chanteuse du groupe, garde, malgré l’urgence, un excellent souvenir : « Enregistrer Julie Only à Chicago avec John McEntire fut une expérience formidable. On était de grands fans de Tortoise et ils n’arrêtaient pas de faire des allers et venues dans le studio. C’était pour eux et leurs amis, une sorte de QG, et il y avait de bonnes variations. Je me souviens avoir beaucoup regardé de vidéos de skate board »[i]. L’album évoque My Bloody Valentine, Pram ou Stereolab.

Le groupe part ensuite en tournée, notamment avec Trans Am ou Gus Gus, puis sort un deuxième album l’année suivante, « Seconds », avant de quitter Too Pure.
Peu à peu, Seely dérive vers l’electro, un peu à la manière de Hood ou Laïka, ce qui s’en ressentira avec leur dernier album, « Winter Birds », paru en 2000 sur Koch Records.
La formation se sépare tout de suite après. Mais Lori Scacco n'en gardera que des bons souvenirs : « J’ai adoré vivre à Atlanta. On était une petite communauté de musiciens très soudée, et chacun faisait quelque chose de différent et de nouveau. C’en était à un point où j’allais voir les groupes jouer en concert tous les week-ends. C’était inspirant et fun »[i] explique-t-elle.


[i] Interview de Lori Scacco par Kenji Terada, sur Koen Café, [en ligne] http://loriscacco.com/Interview-1
[i] Interview de Lori Scacco par Yasuhiko Fukuzono, sur Foundland, [en ligne] http://loriscacco.com/Interview-1

Seely : Julie Only



Julie Only de SeelySortie : 1996
Produit par John Mc Entire
Label : Too Pure


La musique est alanguie, tranquille et sans violence. Les guitares sèches, souvent utilisées, apportent une touche chaude aux chansons, de par leur retrait et leurs cordes fébrilement caressées. Il ne subsiste plus alors que l’élégance d’un chant langoureux, invoquant l’esprit du shoegazing, légèrement atone, mais d’un onirisme mielleux, que ce soit celui de Steven Satterfield ou Lori Scacco. Des guitares délicates, des chants bulleux et une batterie rassurante par son application. Singer la précipitation sans avoir le cœur pour tout saccager serait inutile, alors Seely fait dans le calme (« Crystal Clara »). Des titres boisés (« Sealskin »), ou délicats (« Shine »), qui à peine laissent les guitares se charger d’électricité, comme par excitation toute passionnelle (le superbe « Bitsa Jane »). Ils témoignent d’un enclin à privilégier la légèreté qui accompagne les berceuses. Les xylophones (« Bubble Bath »), tambourins ou les sons acoustiques ont donc le droit de cité ici.

L’album gagne en sérénité, mais également en tristesse, dérivant et stagnant dans une retraite vaporeuse qui ferme la porte à l’optimisme mais assure une protection lénifiante et éternelle face à la violence ordinaire. A titre d’exemple, le sublime « Bugles », avec sa voix laconique, son tambourin, ses guitares acoustiques et surtout son rythme syncopée à la batterie, évoque curieusement le groupe californien Swell. Feutrés, tout en gardant du piquant (« Exploring the planets »), les chansons de ce premier opus, sans surprise, délient une monotonie érigée au rang d’art. Parmi celles de fin, la combinaison « Wind & Would » (et ses arpèges éreintés magnifiques proches de sommets poignants) et « Inside » (et son slide trippant) égalent les plus pures déclamations d’égarement. Elles terminent en tout cas l’album sur une rêverie somptueuse.

24 octobre 2008

Seely : Seconds


Seconds de Seely

Sortie : 1997
Produit par Scott Herren et Steve Askew
Label : Too Pure

Récupérant un domaine abandonné par Stereolab, le groupe américain va aussitôt livrer une musique planante et assez hype, en usant de techniques synthétiques à la mode.
Mais au lieu de se contenter d’inclure des bidouillages électroniques, histoire d’être branché, Seely continuera à souffler un climat chaut, doux et lisse, en incluant des sonorités chatouillantes ou recouvrantes.
Arrondissant ou polissant les saccades des guitares électriques, les claviers ou samples, discrets et cohérents avec les chansons, viendront se fondre avec les compositions. Qu’elles soient électriques (« Soft City ») ou plus lentes (« The Sandpiper »), elles distillent toujours de quoi poser délicatement un univers contemporains mais qui reste poétique. Des tapis de voix légères ou de riffs doucement déclamés sur une rythmique toujours lente et vaporeuse, se déploient pour un accueil chaleureux mais bizarre. A l’instar de l’instrumental « The Hourglass » (et ses plaintes tristes à la guitare), les chansons de Seely choisissent des moyens synthétiques, tout en restant flottant, difficilement tangibles. Cotonneux comme aiguisé, cet album utilise des procédés habituellement déstabilisant (clavier cheap, nappes de saturations) pour les détourner et réciter des propos lénifiants, proche de l’évanescence jazzy ou lounge.
Les voix masculines et féminines, d’une divine douceur, dialoguent, parfois à l’unisson, parfois en décalage, sans perdre de leur intrigante complicité. Il n’y a pas de brutalité chez Seely. Cependant les textures sonores forment une palette difficilement identifiable : le groupe se revendique autant de la finesse avant-gardiste que de l’extase dream-pop.
Le groove ralentit qui en résulte est un écrin à multiples couches, où aucun instrument ne cherche à prendre le dessus, mais où chacun apporte sa petite touche de glamour, de lenteur ou de légèreté (« Syballine », le clavier de « Like White »).
Seely n’est absolument pas un groupe expérimental, ce qui ne l’empêche pas de visiter des zones de la pop peu habituelle, territoire où celle-ci se fait plus ondulante, se dérobant plus facilement.

19 octobre 2008

Difference Engine : Breadmaker



Breadmaker de Difference Engine


Sortie : 1994
Produit par Will Russel
Label : Caroline


Derrière ce flot de guitares, toujours finement travaillé, se cache une propension au laconisme. Pas de façon éclatante, ni même reconnue, mais plutôt de manière latente, embryonnaire, traces que l’on devine à peine dans cette façon de céder devant les mélodies. Difference Engine refuse de les porter vers le haut, le groupe baisse les bras et autorise les déclins, les humeurs, les mollesses.
Drapée d’attente, refusant de s’opposer à un mur du son qui s’abat de temps en temps sur elle, la musique de la formation de Rhode Iland, peut parfois glisser vers une description de l’abandon (le réveur « Tsunami » et les doux murmures de Margie, inquiétant et troublant), un état de lucidité extrême qui renverse les rapports de force et donne de l’espace aux sens.
Ceux-ci se déploient alors lentement, à coup de quelques cordes grattées divinement (les sept minutes élégiaques de « Flat »), de basse rondelette et profonde (« 5 Listens »), de chants abattus, mais incroyablement doux (le superbe « And Never Pull »). Ils ne prennent pas le pouvoir, ils n’en ont pas l’ambition, ils se contentent de s’exposer outrageusement comme des lambeaux abîmés de tendresse, d’anciens espoirs évanouis ou de mélancolie. Rien ne s’élève, ne se rebelle, mais le tout compose un ensemble délicieux de climats indolents mais gracieux, souvent très étrange et en décalage.
Appliqué dans son étalage, le groupe prend bien soin de composer des chansons au sein desquelles les auteurs eux-mêmes semblent s’oublier. Face au spleen ambiant, la raison s’avoue vaincu. C’est donc une beauté dénuée d’intérêt, non corrompue, qui se livre alors. Les montées en puissance (le tortueux et intense « Bugpowder ») prennent une résonance tout autre. Difference Engine détourne la suavité de ses compositions pour dresser un parcours alambiqué, sublimant le caractère cafardeux qui imprègne l’ensemble.
Démarrant dans l’instrumentation incisive, l’album glisse vers la déliquescence, pour se conclure sur une litanie noire et rêveuse, parcourue de vagues instrumentales qui noient le tout, sans jamais le ramener vers le rivage. La musique de Difference Engine n’a aucune envie de rejoindre la lumière. Elle préfère naviguer en eaux troubles, sans choisir, sans décréter de son état émotionnel, refusant de trancher, car trancher serait déjà annuler et pervertir ces émotions.
Réflexion, soulagement face à l’abandon, misère matérielle, aspiration étouffée, ce rassemblement emmène la contemplation vers un état où la paresse devient fascinante : on y trouverait presque du réconfort dans autant de froideur.

All Natural Lemon and Lime Flavors : Turning Into Small


Turning Into Small de All Natural Lemon and Lime Flavors

Sortie : 1997
Produit par Pete Murphy
Label : Gern Blandsten

La frontière entre le merveilleux et l’étrange est souvent floue, et All Natural Lemon and Lime Flavors a l’habitude de traîner dans ces zones là.
Dissipé et agrémenté de claviers, l’album avance en miroitant des reflets intriguant, des échos de voix, des touches féeriques, des douceurs vocales incompréhensibles, des climats lounges et cosmiques à la fois. On flotte et fluctue sur le magnifique « You can’t never tell », avec clavier de film fantastique, basse angoissante et déluge de guitare. Les instruments dérapent comme des extra-terrestres un peu bizarroïdes (« Your imagination ») à la manière d’un dub lancinant de l’espace. Ou se font le support d’une poésie dont on ne sait si elle est à dominante féminine ou cybernétique (« Snowflake Eye »).
Alors qu’on pourrait se reposer à l’écoute d’une plage aérienne, des accrochages, des virements viennent toujours perturber l’équilibre pour y insérer une dose de variables, d’inconnus, de troubles qui apportent tout leur charme. L’ensemble se drape de féerie bien souvent, mais une féerie bancale, difficilement appréhendable au premier abord, car composé d’ajouts incongrus, artificiels. Que ce soit le rythme indus et techno (« Puzzle into pieces ») ou l’ambiance rumba (« Emergency Turn Off »), chaque pièce insérée provoque le renversement de ces temps paisibles savamment composés et qui surprennent à chaque fois.
Le deuxième album des américains, beaucoup plus maîtrisé et cohérent, reste tout de même suffisamment original pour posséder son propre univers personnel, notamment grâce à la prise en compte des claviers dans la construction de ces couches sonores, guitares saturées plus voix suaves et laconiques. Il en fait clairement un groupe à part, intéressant et intriguant, dans le monde du shoegaze.
Bien que regorgeant de surprises vouées à faire planer, le caractère premier de l’album reste tout de même son incroyable fluidité, mélangeant guitare et synthé jusqu’à ne plus les distinguer l’un de l’autre.

21 septembre 2008

Fiche artiste de Jupiter

Jupiter

Éphémère groupe australien composé de la batteuse Alison Galloway (c'est elle qui a inspiré la chanson des Lemonheads "It's a shame about ray"), Simon Mc Lean (chant et basse) et de Chris Stevens (guitare).
Un album sera signé sur le label culte Summershine, dans une veine qui rappelle Chapterhouse.

Jupiter : Arum


Arum de Jupiter

Sortie : 1991
Produit par Jupiter
Label : Summershine

Une tornade saturante, un flot rapide et enivrant de guitares racées, une cadence à la batterie infernale, des tambourins agités, un rythme issu des mondes de la fête, là où les délires sont sans fin et le bonheur accessible sous le manteau, à l’arrière d’une boite de nuit, en échanges de quelques billets, la combinaison de ces éléments marche à merveille pour laisser s’envoler l’esprit.
Basé sur un tempo artificiel, à la basse dansante, Jupiter évoque à la fois l’épanouissement dans l’abandon et la fragilité d’une vie construite autour d’un vertige, brassant les sons et sensé chasser les idées pour ne retenir que l’enivrement.
De plaisirs futiles, il en sera question, avec ses nombreuses parties de guitares magnifiques (« Meltown ») et ses tendances à vouloir aller plus vite que la musique, influencée par les raves, les discothèques et les soirées psychédéliques (« Sense »), à tel point qu’on jurerait entendre parfois Chapterhouse (« Leave the ground »).
Mais Jupiter, c’est aussi la certitude de l’éphémère des choses, et de la superficialité du plaisir. Il restera toujours en deçà de ses chansons frénétiques, surchargées par ce mur du son inouï, une certaine froideur dans le son des guitares ou dans la profondeur de la basse. De la transe à la contemplation détachée, il n’y a qu’un pas, que le groupe australien franchit parfois, lorsqu’il cède à des lignes de chants merveilleusement narcotiques, empreintes de douceur et d’évanescence détachée. L’indolence n’est jamais bien loin, comme sur « Carefully », où la voix caressante et l’adorable descente de notes à la guitare, se mêlent innocemment à un flot psychédélique brouillée et étourdissant. On dénote une certaine tristesse quelque part, ou du moins un certain laconisme, surtout lorsque le rythme se ralentit.
L’intro voluptueuse de « T » servira de terrain d’envol à un voyage extraordinaire de mélancolie contemplative, qui prendra toute sa dimension avec la venue d’un nuage de saturation déclinante et traînante. Une majesté sans égale se dégage même du somptueux « Lost », déclamation solennelle d’innocence sans cesse souhaitée et sans cesse perdue, couverte sous une myriade de saturations et de magnifiques parties de guitares. Les plaintes acérés et criantes de féerie déchirante noieront des chœurs de chérubins béas et camés jusqu’aux yeux, pour décrire le regret de posséder des rêves inaccessibles.
En réponse à cet obstacle, Jupiter s’abandonnera et se laissera aller aux délires bienvenus des cavalcades et des virées tonitruantes.

18 septembre 2008

Fiche artiste The Curtain Society



The Curtain Society

Un des premiers groupes shoegaze américain, formé dès 1988, mais qui aura mis longtemps avant de publier un album, encore que celui-ci résulte plutôt de la récupération de démos. C’est que Roger Lavallee, l’homme à la tête du groupe, aime passer du temps en studio, trouver un son qui sorte de l’ordinaire, retravailler les textures de guitares, à une époque où il était pionnier en la matière. Et puis l’homme n’est pas franchement fan des prestations en live, du moins dans sa configuration classique, en vogue à l’époque, c’est-à-dire dans des petites salles punk. Lui rêve d’autres choses : « Je pense que notre musique est trop bruyante pour des petites salles, on ne peut pas faire quelque chose de raffiné. Le public [qu’on y trouve] ne veut pas de raffinement. Ils veulent se bourrer la gueule et passer un bon moment et est-ce qu’on peut les blâmer ? Beaucoup de choses qu’on fait est plus subtil et j’aime m’imaginer pouvoir faire un spectacle théâtral sans avoir à m’ajuster à quiconque, juste sortir un truc onirique »[i].
Mais au début, il tâtonne. C’est l’arrivé de Ron Mominee et surtout le batteur Duncan Arsenault, pas uniquement un batteur, mais un homme toujours réfléchi, qui a donné le style au groupe : « Duncan a injecté beaucoup d’esprit pop à nos chansons. Et la combinaison des guitares saturées et de ce qu’il faisait, ça a donné quelque chose de très soigné. On a des pop songs mais on maintient le côté expérimental, pour obtenir une texture sonore très éthérée »[ii].
Le groupe californien deviendra à ce titre un des premiers (si ce n’est LE premier) à s’exercer dans le shoegaze, un mouvement incongru venu tout juste d’Angleterre. Roger dira : « J’admettrais personnellement que j’ai été particulièrement frappé par Mezcal Head de Swervedriver, In Ribbons de Pale Saints et Ferment de Catherine Wheel, en 1992 »[iii]. D’ailleurs, ils partageront avec eux une tendance fâcheuse à vouloir éviter la lumière des projecteurs. A propos de la timidité : « Au lieu d’être tout le temps déprimé et triste et replié sur moi-même, je mets tout ça en chanson. Je ne suis pas le genre de personne à rentrer en conflit ouvert avec toute personne qui m’énerve ou qui m’a brisé le cœur. Au lieu de faire ça, je préfère utiliser cette inspiration pour composer. Je pense que nous trois, on a des fantômes qu’on essaye de chasser. Si on ne le faisait pas, on péterait un câble... »[iv].
Pas étonnant dès lors qu'ils aient mis si longtemps avant de publier leur véritable premier album en 1996 (après un mini l'année d'avant), pourtant plutôt bien accueilli par la critique. Mais que de temps écoulés jusque là ! Il aura eu raison de la cohésion du groupe. 
Ce fut encore le silence pendant plusieurs années, le trio essayant de chercher de nouvelles pistes musicales. Le fruit de ce travail de l’ombre paraîtra sous la forme d’un EP en 1999, « Volume, Tone, Tempo », qui sera aussi le dernier pour le label indie. Bedazzled mettra la clé sous la porte en 2000, non sans avoir fait découvrir auparavant des groupes gothiques comme Siddal et Mistle Thrush ou shoegaze comme An April Marsh et Viola Peacock, avec qui The Curtain Society avait l’habitude d’aller en tournée.
C’est sur Orcaphat Records que le trio rebondira en 2005, avec l’album « Every Corner of the Room », plus personnel mais aussi plus rock que les précédents, à tel point que Roger Lavalee avouera ne « pas se reconnaître en s’écoutant ».
Depuis, The Curtain Society semble recommencer avec ses périodes d’inactivités, sans qu'on n'ait d'annonces officielles de leur rupture.



[i] Roger Lavallee cité par Mark J. Cadigan, sur Worcester Magazine, 18 septembre 1996, [en ligne] http://www.gweep.net/gima/tcs/articles/womag3.html
[ii] Idem
[iii] Interview de Roger Lavallee sur Worcester Magazine, 6 avril 2006, [en ligne] http://curtainsociety.com/2006/04/womag-interviews-roger/
[iv] Roger Lavallee cité par Mark J. Cadigan, sur Worcester Magazine, 18 septembre 1996, [en ligne] http://www.gweep.net/gima/tcs/articles/womag3.html




13 septembre 2008

The Curtain Society : Inertia


Inertia de The Curtain Society
Sortie : 1995
Produit par The Curtain Society
Label : Bedazzled


Il fallut attendre longtemps pour que ce groupe pionner sorte enfin son premier album, et encore ne s’agit-il que d’une toute petite collection, si bien d’ailleurs que cet enregistrement ressemble en fait à un essai studio. 

Particulièrement mordant, le riff de « Kissherface » annonce un flot cosmique de sensations à la fois douces et enivrantes. L’univers de The Curtain Society commence tout juste à se dessiner ici, comme sur le classieux « Holland », sa batterie claire et ses voix virginales qui se font plaignantes, sans négliger de laisser la place à un solo merveilleux qui inaugure une envolé magique. 
Le détachement des voix est incroyable, notamment sur « You Never », où le chant grave masculin se mêle à merveille à la grâce du chœur féminin, sans l’écraser ou prendre le dessus. Si le rythme métronomique évoque The Chameleons, les chants semblent sortir d’une cathédrale. The Curtain Society est un trait d’union entre le monde des années 80, le côté dream-pop et cette modernité apporté par cette préciosité saturée. Mais il n’y a pas que ça dans les influences, on devine aussi des groupes moins connus comme The Ocean Blue, The Gladstones ou Riverside, magnifiques formations underground de dream-pop.
Ce riff de guitare, à sonorité cold-wave, qui rebondit et tressaute, sur « Ferris Wheel » sert d’écrin idéal à la voix angélique de Roger Lavallee, L’intensité se déploie, mais se retient d’éclater, tout juste sert-elle à laisser s’envoler de mirifiques échos. L’explosion viendra, saturé et tout autant empreint de féerie, sans pour autant écraser ou taillader l’espace, cela continuera comme une caresse, à peine plus cinglante. Car The Curtain Society est un groupe qui n’aime pas prendre les devants. Il préfère laisser cela aux autres, à ceux qui pensent encore qu’il y a de l’intérêt à déclamer et qui en attendent en retour de l’adhésion. 
Le groupe américain, tout au contraire, se pare de retenue, trouve refuge dans les ornements froids et immatériels des guitares propres et des ambiances déliquescentes. C’est ainsi que le piquant de « Plaster » ne résistera pas bien longtemps à l’envie de s’évader et de rêver, pour s’effacer sous une brume couvrante de guitares fantomatiques. Et lorsque le groupe abaisse ses protections saturées et ses défenses électriques, on découvre une émouvante ballade à la guitare sèche, crispante de tristesse et de laconisme angélique (« September Scar Two »). Ce groupe est en réalité inondé de mélancolie.

Dommage que tout cela soit bien trop court. Pour rallonger un peu l’écoute, Bedazzled, célèbre label gothique, joindra aux chansons un remix de « All over you » qui était sorti sur leur premier single, ainsi que « No Answer », petit miracle shoegaze, qui lui, appartenait à leur cassette sortie en 1992.

10 septembre 2008

The Telescopes : Taste


Taste de The TelescopesSortie : 1989
Produit par Richard Formby
Label : What Goes On


C’est vicieusement que « And let me drift away » est placé en ouverture.
Tandis que le tempo nonchalant installe tranquillement une atmosphère enfumée mais particulièrement cool (aahhh… son violon !), c’est un assaut brouillon qui prend à la gorge et surprend, dès « I Fall, She Screams », avec ses cris sauvages et ses crispations douloureuses.
Violent et agressif, le groupe de Stephen Lawrie, à ses débuts, ne ménageait pas ses propos : le rapport que ce dernier entretenait avec le monde était confus. Car détourné de la réalité par la main mise des substances psychotropes sur sa perception, il ne retiendra que des échos vils, rauques et vitreux. Des titres comme « Oil Seed Rape » ou « Threadbare » ne feront que succéder des sursauts furieux et soudains à des chutes de tensions atropes, pour assommer l’auditeur. Des fulgurances hardcore dans un monde de pop. A l’époque, on n’avait jamais osé.
Bousculant, malade, brumeux, l'ensemble de l'album transpire la sueur, et une sueur riche en produits malhonnêtes. C'est que Stephan Lawrie, génial leader mais perturbé, nage dans la drogue avec autant de facilité que s'il s'agissait de sucres en sachet, et ce, malgré ses overdoses. Et ce n'est plus des chansons que l'on retrouve mais de véritables témoignages d'une déchéance assumée, revendiquée et élevée au rang d'éthique à suivre.
Ce groupe est aujourd'hui rentré dans la légende, pour avoir signé, par ses chansons terribles et terrifiantes de noirceur et de tendances psychotropes, l’une des œuvres les plus influentes des années 80.
Et leur façon de recouvrir, de dénaturer leurs mélodies, jusqu'à agresser et les rendre inaudible, sera l'occasion pour beaucoup de renouer avec l'idée que l'on peut maltraiter la pop pour la sublimer plus encore. Implacable et presque effrayant de pessimisme camé, « Violence » se fait porteur d’un laïus qui laisse pantois de consternation, à base de couches de saturation et de déclamations répétées et appuyées avec la force d’un drogué, complètement allumé mais accroché à son discours décousu. Le tourbillon de « Anticipating Nowhere » se suspend au bon vouloir des caprices de Stephen Lawrie qui s’offre un pur moment de nonchalance, avec une basse géniale. Quant à « Please, before you go », sa lourdeur pèsera tant qu’elle élèvera la chanson au rang de supplique suprême à la paresse et l‘indolence. C’est une chape sonore qui ressort de cet album. L’idée que tout est saccagé, que rien ne sortira indemne et qu’ici, les pédales wah-wah ou les distorsions sont là pour prendre d’assaut. Les hurlements de Stephen Lawrie sur l’hyper-distordu (et monumental) « Suicide » sont atterrants d’acharnement, avant de laisser la place à un véritable carnage.
C'est ainsi que les chansons de cet album se verront passés à la moulinette, portés par une voix malade et fatiguée, et massacrées par des guitares magnifiques de saturation, le tout soutenu par un rythme (basse comprise) effréné et emporté. Lorsque le groupe ralentit le tempo, il en ressort un single, autrefois culte, aujourd’hui mythique, à savoir l’insurpassable « Perfect Needle », dont la mollesse et les violons rouillées ne sont pas sans rappeler le Velvet Underground, autre formation de drogués notoires.
Ce disque, premier jet d’un groupe encore furibond et qui allait par la suite œuvrer dans les longues descentes de trip, demeure un sacré choc dans la culture anglaise : lançant le shoegaze à venir par ses saturations constantes, il se risque pourtant à des prises de positions effarantes. Clameur, goût malsain pour la rage et la vulgarité, esthétique psychédélique, sueur, relent de sexe et de débauche, le choc est à la fois sonique comme plus profond. C’est une éthique qui est lancée là, à la vue de tous.
Usant de guitares méchantes et tranchantes, le groupe livrera des titres consternant, en parodie de groupes défoncés par la drogue, cultivant le goût de la débauche tout en se dégoûtant eux-mêmes et en paradant dans leur crasse. Volutes de fumée à tous les étages et structures autodestructrices, l’album est avant tout un déclencheur : il provoque des envies de fuites, de trip, d’évasions. Un désir, surtout, qui s’imposera furieusement, comme une pulsion.
Personne ne le sait, mais tout le monde devrait le savoir, The Telescopes a influencé bien plus de groupes que tous les groupes majeurs de son époque.

7 septembre 2008

Fiche artiste de Rollerskate Skinny


Rollerskate Skinny

Originaire de Dublin, le groupe est connu pour son deuxième album, ambitieux et un peu fou.
Mélangeant allègrement plusieurs styles, tout en restant admirablement mélodique et riche, « Horsedrawn Wishes » est une curiosité, que les journalistes ont souvent comparée à la rencontre entre My Bloody Valentine, Phil Spector et les Pink Floyd, époque Syd Barret.

Rollerskate Skinny : Shoulder Voices


Shoulder Voices de Rollerskate Skinny

Sortie : 1993
Produit par Guy Fixen
Label : Placebo / Beggars Banquet

Dès le début, on pouvait deviner que les membres de Rollerskate Skinny n’étaient pas totalement raisonnables. Ce premier album, tout en guitares, recèle quelques signes cliniques qui ne trompent pas. Le diagnostique revient souvent vers des cas de folie légère, de fantaisie assumée et d’esprit de contradiction.
D’un nuage de sons brouillés et tempétueux, il en ressort beaucoup de trésors décalés, à l’instar de « Miss Leader », du riff énergique de « Violence to violence » qui éclate juste après un intro tranquille avec trompettes, avant de s’effacer devant un toute petite guitare adorable, ou bien de « So far up down to heaven » (et ses violons). Le délire est là, éclatant, sur un morceau étrange et fascinant, comme « Usana », avec ses djembés, sa transe d’aliénés et surtout ses étonnants chœurs « Hé ah oooa aah aah hé hé ! », sortes d’incantations bizarres. La musique de Rollerskate est complètement hallucinée mais scandée avec une hilarité surprenante.
Elle est surtout prétexte à jouer sur les saturations et à dessiner des mélodies aussi grosses qu’eux, gorgées de psychédélisme à la Yellow Submarine.
Leur son brouillé s'échappe toujours vers un côté éclectique assez tordu et assez réjouissant, là où les trouvailles musicales se libèrent de la futilité. Une œuvre brillamment montée et sympathique se déploie de manière fulgurante, avec ses bizarreries et ses moments de grandes finesses. Passant d’une ballade étrange (« Luna ») à un emportement hyperactif (le superbe « Bow Hitch-Hiker »), Rollerskate Skinny mêle démence et grandiloquence.
Les constructions tarabiscotées et noisy, pour peu qu'on veuille bien se prendre au jeu, révèlent alors bien des tours de passe-passe. Mais aussi un talent particulier pour les mélodies et les refrains accrocheurs, dont le quator semble être passé maître.

Fiche artiste de Seefeel


Seefeel


Après s’être très vite ennuyés à reprendre des chansons pop classiques, le groupe, qui s’est formé naturellement autour du guitariste Mark Clifford et du batteur Justin Fletcher (tous deux de l’Université de Londres) en 1992, avec l’ajout du bassiste Darren Seymour et de la chanteuse Sarah Peacock, décide de concevoir les choses autrement.
Inaugurant les voix de l’electronica, les travaux de Seefeel au cours de leurs singles et premier album "Quique" se rapprocheront de ceux d’artistes comme Aphex Twins ou Autechre, et c’est fort logiquement que le groupe signe sur le label Warp, pionnier dans la matière. Au sein de cette structure, sortira en 1995, leur deuxième album « Succour », qui les verra s’immiscer complètement dans l’univers de la techno ambient. Plus sombre et plus minimaliste, l’album sonnera en fait plus comme l’œuvre solo de Mark Clifford, que comme une réelle concertation, ce qui ne provoquera une première séparation l’année suivante.
Même si le groupe revient fin 1996 avec un nouvel album, « Ch-Vox », ainsi qu’un concert avec Boards of Canada, la préoccupation constante de Mark Clifford pour ses projets personnels mettra définitivement un terme à l’existence de ce groupe culte et fondateur.

27 août 2008

Fiche artiste de The Jennifers


The Jennifers

Avant Supergrass, Gaz Coombes et Danny Goffey appartenaient à un groupe appelé The Jennifers, alors qu’ils avaient entre 16 et 18 ans !
C’est au lycée de Weatley Park à Oxford que le groupe se forme, avec le guitariste Nic Goffey (frère de Danny) et le bassiste Andy Davies. Influencé par les Buzzocks, les Jams et les Kinks, ces quatre gamins écument les bars jusqu’à se faire remarquer, à un concert au Jericho Taverns, par le producteur Nick Langton.
Celui-ci les emmène au studio Stargoat, près de Banbury, et ils y enregistrent une cassette où figurent trois démos. « I want to fly », qui comprend un sample de lancement de fusée en intro, ressemble à du Stone Roses. « Tell Me » est assez similaire mais se termine en jam sirupeux et basé sur le funk. Quant à la dernière chanson, « She is my world », c'est une ballade qui dévoilera les talents de compositions des jeunes garçons. Le groupe amasse suffisamment de succès (avec notamment des premières parties pour Revolver) pour signer enfin son premier EP sur Nude, le fameux « Just Got Back Today », manifeste shoegaze adolescent.
Peu de temps après, Davies rentre à l’Université et Tara Milton, qui avait remplacé un temps Nic Goffey, finit par partir aussi. Gaz Coombes fait alors appel à Mick Quinn, un autre élève de Weatley Park, qui a déjà écrit et participé à quelques groupes, et ils se découvrent alors des intérêts communs.
Réduit à trois, ils décident alors de se nommer Supergrass.

The Jennifers : Just Got Back Today


Just Got Back Today de The Jennifers
Sortie : 1992
Produit par Chris Hufford
Label : Nude Records

Tout ici montre déjà des signes d’allégresse et de douce folie, et quoi de plus normal finalement pour des jeunes qui formeront plus tard Supergrass, un des groupes les plus barrés de la Brit-Pop.
C’est la jeunesse que respire un morceau comme « Rock Bottoms » avec son groove inimitable, son rythme sous speed et ses guitares acoustiques affolées. Un solo de guitare et hop, le tour est joué : voilà comment on emballe une chanson, avant de reprendre sur un refrain simpliste mais diablement accrocheur. Etre jeune, aller vite et faire la fête, pour beaucoup cela paraît bien pauvre, pour ces zigotos d’à peine dix-huit ans, c’est un idéal.
« Dannys Song » contribuera à rajeunir la pop anglaise, à grand coup de fracas de batterie et de guitares endiablés, soutenu par moment par un délicat petit riff absolument remarquable.
C’est un écran de lumière qui est projeté au cours de cet EP, à l’écoute de ces titres incandescents, dessinant un univers sans ombre, enthousiaste, festif et racé. Légèrement teintées de psychédélisme, les premières chansons de la bande d’Oxford donnent envie de les suivre bien loin.
Aussi bien épurée (des guitares sèches, une orgue, des voix raffinés qui proposent des chœurs gracieux) que nostalgique (l’ambiance sixties et typiquement anglaise, qui évoque ce que fera Blur ou Dodgy), « Tomorrow’s Rain » est une ballade purement exaltée et frénétique.
Mais The Jennifers, c’est surtout et avant tout, une maturité inouïe et une qualité d’écriture étonnante de la part de garçons, même pas sortis de l’adolescence. A ce titre, leur single « Just Got Back Today » se révèle être un vrai miracle, où tout semble parfait.
Il n’y a rien à redire, The Jennifers venait à l’époque de signer une chanson shoegaze magnifique, qui mérite de rentrer pour l’éternité, parmi les plus belles jamais composées. Pour s’en convaincre, une seule mais indélébile écoute suffit et on comprend. Les guitares, ici en mode sèches, mais complétées par un riff électrique lointain et tranquille, accompagnent parfaitement un chant soyeux de chérubins, ouaté et qui se perd dans les méandres d’un xylophone. Les chœurs se font le plus tendres possible, rappelant la langueur innocente de Blind Mr Jones (et ce n'est pas étonnant, puisque c'est le même producteur, l'inévitable Chris Hufford, qui est aux manettes), jusqu’à épater de candeur : « We could be together, but you’ll have to try. We could love each other, but you’ll have to try » résonnent alors comme la requête, tendrement naïve, de quelques adolescents, loufoques certes, mais surtout en mal d’idéaux.